. « En faisant feu de tout bois, Israël risque l’embrasement global »

Les attaques de drone récentes menées par Israël dans la capitale qatarie, pour éliminer des « cadres du Hamas » selon le gouvernement israélien, est le nouvel épisode d’une fuite en avant dangereuse de Benjamin Netanyahou dans une guerre dont il sait qu’elle est devenue mission impossible, voir peine perdue. Mais il ne peut pas faire autrement, car il sait qu’une guerre qui s’arrête, ce sera l’heure de nouvelles élections et sa défaite. Violant l’intégrité territoriale du principal médiateur de la guerre entre l’État hébreu et Gaza depuis bientôt deux ans, le Premier ministre israélien joue avec le feu et risque à un moment ou à un autre de voir l’insécurité gagner encore plus son territoire plutôt que de disparaître.

Il n’en est pas à son galop d’essai. En dehors de Gaza qui est devenu un vaste chantier à ciel ouvert et un mouroir, la guerre menée par Israël contre le Hamas est devenue une guerre menée contre tous les ennemis d’Israël, du Liban à la Syrie, en passant par l’Iran, l’Irak et le Yémen. Si l’État hébreu fait fi du droit et du respect de la souveraineté de ses voisins, c’est qu’il considère justement que la législation internationale ne protège plus Israël et qu’il doit se défendre seul. Nombre d’organisations hostiles et de pays veulent encore en découdre avec Tel-Aviv, mais à quoi bon viser les pays qui tentent de trouver une solution diplomatique à cette guerre qui n’aura aucune issue militaire ? Pourtant, les critiques montent même en Israël depuis des mois sur la stratégie du pire de Netanyahou.

Encore dernièrement, au sein même des rangs de Tsahal. On le sait : la guerre menée par Benjamin Netanyahou, si elle cherche à venger les attaques terroristes du 7 octobre 2023, devait venir à bout du Hamas et voir les otages israéliens rentrer chez eux. Rien de ces objectifs n’a abouti et les morts se comptent par dizaines de milliers. Depuis des mois en effet, ce qui devait être une riposte se mue en stratégie sans horizon. Rebaptisée « opération Gideon » — ou « Chariots of Gideon » — l’offensive menée par Benyamin Netanyahou contre le Hamas s’est installée dans la durée au point d’épuiser tout récit de victoire. L’objectif affiché était au départ simple : neutraliser le Hamas, libérer les otages, restaurer la sécurité d’Israël. Mais à force de s’étirer, la guerre a fini par se contredire elle-même.

Pour cela, il est clair aussi que le Hamas porte une responsabilité importante, en refusant de déposer les armes, alors que même 17 pays arabes ont récemment appelé à sa capitulation et à son désarmement. Le Qatar compris, celui qui vient d’être frappé au cœur de sa capitale le 9 septembre dernier, par des drones de Tsahal ! Pire, beaucoup se demandent si les É.-U. en ne s’opposant pas à Israël ne sont pas en train de lâcher leur allié historique qatari dans la région ?

Ce rapport interne de l’armée israélienne, dont une version confidentielle a fuité dans la presse (relayée par Channel 12, selon The Times of Israel), dresse un constat brutal : l’opération est jugée comme un « échec global » après avoir « commis toutes les erreurs possibles », à rebours de la doctrine militaire israélienne. Le document, diffusé sans autorisation par le Centre d’information opérationnelle des forces terrestres, est désormais au centre d’une tempête politique et morale en Israël. La réponse du Premier ministre a été immédiate : annoncer une nouvelle phase « décisive » pour « en finir » avec le Hamas en préparant une vaste opération d’envergure à Gaza dont personne ne veut vraiment en Israël, à part les franges les plus radicales et nationalistes de sa coalition qui le tient à bout de bras. Le vocabulaire martial revient, l’appel à l’unité nationale aussi. Mais la réalité du terrain est têtue. Malgré des destructions massives à Gaza, le mouvement islamiste conserve des capacités, la bande n’a pas été conquise, et les otages ne sont pas rentrés. Le rapport souligne surtout l’absence d’effets stratégiques durables : pas de victoire militaire nette, pas d’issue politique, pas de sécurité retrouvée.

Étendre la guerre à l’extérieur en frappant d’autres pays en toute impunité est un risque majeur d’embrasement. D’autant que, le Qatar accueille des cadres du Hamas depuis des décennies, non pas par affection ou conviction, mais parce que les États-Unis et Israël, leur ont demandé afin d’avoir la main dessus. C’est ainsi que Doha a année après année perfectionné sa stratégie et son talent de médiateur de crises avec les « infréquentables », comme il l’avait fait avec les talibans pour l’Afghanistan. Le Qatar est devenu un médiateur régional en Afrique, au Moyen-Orient et même en Europe. Il est le prolongement de la main américaine dans nombre de situations sensibles. D’ailleurs, Donald Trump n’a que peu réagi à l’attaque inédite du Qatar par Israël : en effet, s’il est le meilleur allié d’Israël, il est très proche du Qatar, où il s’est rendu au printemps dernier. Les partenariats politiques, économiques, sécuritaires et militaires sont énormes. En ménageant ses deux partenaires régionaux de poids, il devrait pouvoir cependant parvenir à apaiser les tensions, sans risque de dérapage géopolitique supplémentaire, fatal pour la région. La frappe israélienne n’aurait pas pu se faire d’ailleurs sans l’accord de Washington qui était au courant. C’est aussi un message lancé par le Qatar indirectement à l’égard des cadres du Hamas qui ne supportent aucun compromis.

Ce qui est clair c’est que cette fuite en avant d’Israël traduit une impasse politique et militaire totale. Continuer la guerre promet de nouveaux coûts humains, un isolement diplomatique croissant et une fatigue stratégique qui fragilise l’appareil de défense de l’État hébreu. L’escalade rassure quelques heures, puis recompose le même statu quo dangereux : un ennemi affaibli, mais agile, des objectifs mouvants, une opinion divisée, et des alliés perplexes. C’est toute la difficulté des guerres menées aujourd’hui par des armées conventionnelles contre des groupes terroristes et des guérillas urbaines. Aujourd’hui, Netanyahou s’enferme et ne veut pas reprendre les négociations : c’est un signe fort envoyé à Doha en frappant le pays directement. Mais quelle autre issue y aura-t-il pour faire cessez le bruit et la violence des armes dans l’enclave, et espérer la libération du peu d’otages israéliens qu’il reste et d’arrêter de tuer nombre de civils palestiniens qui n’ont aucun endroit ou fuir la mort ?

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(*) Docteur en sciences politiques, chercheur monde arabe et géopolitique, enseignant en relations internationales à l’IHECS (Bruxelles), associé au Cnam Paris (équipe Sécurité Défense), à l’Institut d’études de géopolitique appliquée (IÉGA Paris), au Nordic Center for Conflict Transformation (NCCT Stockholm) et à l’Observatoire géostratégique de Genève (Suisse).

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