Les prévisions de croissance de l’économie russe, qui subit la pression des coûts énormes de la guerre contre l’Ukraine et des sanctions occidentales, ont été divisées par trois.
Alors que le Kremlin continue d’afficher une posture de résilience face aux sanctions internationales, les derniers indicateurs économiques russes montrent un net essoufflement du modèle économique de guerre mis en place depuis l’invasion de l’Ukraine. Les déclarations récentes du vice-Premier ministre russe Alexander Novak traduisent une inquiétude croissante au sein des autorités de Moscou : la croissance économique de la Russie ralentit fortement et les perspectives à moyen terme demeurent fragiles.
Une croissance divisée par trois
Selon les nouvelles prévisions du ministère russe du Développement économique, la croissance du produit intérieur brut (PIB) russe pour l’année en cours ne devrait atteindre que 0,4 %, contre 1,3 % initialement annoncé en septembre dernier. Cette révision spectaculaire illustre les difficultés croissantes auxquelles l’économie russe est confrontée après plus de quatre années de guerre en Ukraine et de sanctions occidentales successives.
Malgré cette dégradation, Alexander Novak tente de maintenir un discours optimiste. Il estime qu’une reprise progressive pourrait intervenir à partir de 2027, avec une croissance de 1,4 %, avant d’atteindre 2,4 % en 2029. Cette amélioration reposerait principalement sur un assouplissement de la politique monétaire de la Banque centrale russe et sur une stabilisation des marchés financiers.
Cependant, plusieurs économistes jugent ces prévisions ambitieuses au regard des tensions persistantes qui affectent l’économie russe.
Une inflation toujours élevée
Le ralentissement économique s’accompagne d’une inflation durablement forte. Les autorités russes tablent désormais sur une inflation de 5,2 % en 2026, tandis que la Banque centrale russe prévoit une fourchette comprise entre 4,5 % et 5,5 %.
De son côté, Sberbank, principale banque du pays, prévoit une inflation encore plus élevée, comprise entre 6 % et 6,5 %, avec une croissance limitée entre 0,5 % et 1 %.
Cette situation traduit les déséquilibres structurels provoqués par l’économie de guerre : hausse des dépenses militaires, pénurie de main-d’œuvre, difficultés logistiques, dépendance accrue à l’industrie de défense et affaiblissement des investissements privés.
Même si le Fonds monétaire international a légèrement relevé ses prévisions de croissance pour la Russie à 1,1 %, cette amélioration reste modeste et ne remet pas en cause la tendance générale au ralentissement.
Le pétrole ne suffit plus à soutenir l’économie
La hausse récente des prix mondiaux du pétrole, alimentée notamment par les tensions géopolitiques au Moyen-Orient, offre temporairement un répit à Moscou. Les revenus tirés des exportations énergétiques demeurent un pilier essentiel des finances russes.
Selon Alexander Novak, cette hausse des prix contribue à améliorer les excédents commerciaux et à soutenir le rouble. Toutefois, il reconnaît lui-même que cet effet reste limité dans le temps.
En réalité, les sanctions occidentales ont considérablement réduit la capacité de la Russie à tirer pleinement profit de ses exportations énergétiques. Les plafonnements des prix du pétrole russe, les restrictions bancaires, les limitations technologiques et la réduction des importations européennes ont profondément modifié les circuits commerciaux du pays.
La Russie a certes réussi à réorienter une partie de ses exportations vers l’Asie, notamment vers la Chine et l’Inde, mais souvent à des prix inférieurs et dans des conditions moins avantageuses.
Le poids croissant de l’économie de guerre
L’un des éléments les plus préoccupants pour les autorités russes concerne l’explosion des dépenses militaires. Avant l’invasion de l’Ukraine, en 2021, les dépenses de défense de la Russie représentaient environ 65 milliards de dollars, soit 3,6 % du PIB.
En 2025, elles atteignent désormais près de 190 milliards de dollars, soit environ 7,5 % du PIB. Cette militarisation accélérée de l’économie pèse lourdement sur les finances publiques et détourne les ressources des secteurs productifs civils.
Le Kremlin a jusqu’à présent réussi à maintenir l’activité grâce aux commandes militaires massives, mais ce modèle montre aujourd’hui ses limites. Plusieurs secteurs industriels souffrent d’un manque d’investissements, tandis que les entreprises font face à une pénurie de travailleurs qualifiés causée par la mobilisation militaire, l’exode de nombreux jeunes diplômés et le vieillissement démographique.
Les sanctions européennes commencent à produire des effets visibles
Depuis le début de la guerre, Union européenne a adopté vingt séries de sanctions contre Moscou afin d’affaiblir sa capacité à financer l’effort militaire.
Ces mesures ciblent notamment :
- les banques russes ;
- les exportations technologiques ;
- les hydrocarbures ;
- les oligarques proches du Kremlin ;
- les secteurs stratégiques de l’industrie russe.
Le président ukrainien Volodymyr Zelensky appelle régulièrement les partenaires occidentaux à maintenir et renforcer cette pression économique, estimant que les sanctions commencent à produire des résultats tangibles.
Les difficultés budgétaires, la baisse des investissements étrangers, les tensions inflationnistes et le ralentissement de la croissance constituent désormais des signes visibles d’un affaiblissement progressif de l’économie russe.
Une résilience sous pression
Depuis 2022, le Kremlin a longtemps mis en avant la capacité de la Russie à résister aux sanctions occidentales. Cette résilience s’explique en partie par les importantes recettes énergétiques, les contrôles de capitaux, le soutien massif de l’État et les partenariats commerciaux avec certains pays non occidentaux.
Mais après plusieurs années de conflit, les coûts économiques de la guerre deviennent de plus en plus difficiles à absorber. Les fissures qui apparaissent aujourd’hui dans les indicateurs macroéconomiques russes montrent qu’une économie tournée durablement vers l’effort militaire rencontre inévitablement ses limites.
Si Moscou conserve encore des capacités de résistance importantes, le ralentissement actuel démontre que la pression économique occidentale commence progressivement à fragiliser le système construit autour de la guerre en Ukraine.
Charles BILE avec notre correspondant à Moscou
