Côte d’Ivoire : les dessous de la rencontre Ouattara-Bedié

Le président ivoirien Alassane Ouattara et le doyen de l’opposition, Henri Konan Bédié, le Bouda de la politique ivoirienne, se sont retrouvés à l’hôtel du Golf le 11 novembre 2020. Au lendemain de cette rencontre au sommet, nous en savons un peu plus sur les tenants et les aboutissants qui ont abouti à cette rencontre, la première rencontre depuis août 2018 entre les deux hommes.

En effet, depuis l’annonce de la candidature d’Alassane Ouattara pour briguer un troisième mandat jugé inconstitutionnel par les principaux leaders de l’opposition au regard du cadre constitutionnel, la Côte d’Ivoire est secouée par une crise politique qui a occasionné, selon les chiffres rendus publics par le porte-parole du gouvernement ivoirien, 84 morts.

C’est dans ce contexte de crise aiguë et persistante que les présidents Emmanuel Macron de la France, Nana Akufu Addo du Ghana, Ciryl Ramaphosa d’Afrique du sud, Macky Sall du Sénégal et le secrétaire général de l’ONU Antonio Guterres n’ont ménagé aucun effort pour demander de manière incessante à Alassane Ouattara d’ouvrir dans les meilleurs délais, un dialogue avec ses opposants politiques. Réticent dans un premier temps, car on se souvient lors du lancement de son meeting à Bouake et à Man Alassane Ouattara avait lancé cette phrase: « la CEDEAO veut un dialogue entre moi et l’opposition, mais dialoguer pour dire quoi ? Pour faire quoi ? ». En tenant ce langage, Alassane Ouattara qui, selon nos sources, rassurait ses lieutenants qu’après l’élection, quelles que soient les conditions, la communauté internationale qui a accepté Ali Bongo, Paul Biya et Denis Sassou Nguesso finira par prendre et par s’aligner, n’avait pas prévu le scénario de la multiplication des manifestations dans le pays avec son cortège de victimes.

Les rapports des missions d’observation et organisations de défense des droits qui avaient commencé à tomber dans les institutions internationales avec un relais médiatique en défaveur du régime de l’ancien fonctionnaire du FMI ne rassuraient plus les partenaires car le pays pouvait basculer dans un déferlement de violences incalculables. Il fallait donc agir dans une forme de diplomatie silencieuse.

Entre-temps, le dossier ivoirien s’est invité au parlement français où plusieurs députés de la majorité et de l’opposition sont montés au créneau pour interpeller l’exécutif français face à la dérive et à la violation des valeurs et principes démocratiques en Côte d’Ivoire qui venaient d’atteindre son paroxysme.

Les chancelleries des pays membres du Conseil de sécurité et de l’Union Européenne ont de leur côté tenté de rapprocher l’ancien président Bedié et le président Ouattara en vue de se rencontrer. Ce dernier, suite aux coups de fils de Macron et d’Antonio Guteres, avait fini par donner son accord à rencontrer Henri Konan Bedie qui lui aussi s’était montré favorable à rencontrer son ancien allié, mais avait posé comme condition que la rencontre ne se déroule pas au palais présidentiel.

Les choses sont allées vite avec l’entrée en jeu d’un missi dominici en la personne de Pierre Facoury contacté à la fois par le conseiller Afrique de l’Elysée et par Alassane Ouattara. Selon nos sources proches du sérail de Ouattara et de Bedie, Pierre Fakoury qui connaît bien les deux acteurs qui a été dépêché dans la matinée par Alassane Ouattara pour proposer à Bédié une rencontre dans la journée du mercredi 11 novembre. Après sa première rencontre avec l’opposant, Facoury est revenu dans l’après-midi pour ficeler les derniers arrangements et le cadre choisi.

La position de Bédié

Le leader du PDCI-RDA Henri Konan Bédié a spécifié à Facoury sa disponibilité et a revendiqué au préalable, avant tout début de discussion, la libération des prisonniers politiques, l’abandon des poursuites judiciaires et un dialogue politique inclusif avec les pro Gbagbo et pro Soro. Vu les pressions subies de part et d’autres et pour apaiser le climat politique, il est impérieux d’engager les premières discussions. Pour Bédié, il s’agissait alors d’une prise de contact pour briser le mur du silence afin de créer les conditions d’un dialogue inclusif. La rencontre entre les deux personnalités a duré 40 minutes.

Henri Konan Bédié a indiqué, dans un communiqué, qu’il avait répondu à la demande d’Alassane Ouattara. « J’ai accepté, ce mercredi 11 novembre 2020, de rencontrer Alassane Ouattara au nom de toutes les plateformes politiques de l’opposition. J’étais, pour cette occasion, accompagné du vice-président du PDCI-RDA, le général Gaston Ouassenan Koné. Lors de cet entretien, il a principalement été question de la préservation de la paix en Côte d’Ivoire. Nous avons convenu de nous revoir prochainement », a-t-il fait savoir.

« Avant cette nouvelle rencontre, il semble indispensable, pour les plateformes politiques de l’opposition, de faire le point sur leurs attentes et leur vision de l’avenir. Je les invite à cet effet à une rencontre le vendredi 13 novembre 2020 à 12h ».

L’ambiance de la rencontre

A en croire nos sources, l’ambiance était solennelle. Au sortir de cette rencontre au sommet, les deux personnalités se sont adressées à la presse. Pour le président Ouattara, c’est un entretien fraternel pour rétablir la confiance et de faire en sorte que la Côte d’ivoire soit en paix. « Nous sommes convenus que la paix est la chose la plus chère à tous les deux et à tous les Ivoiriens. Nous avons décidé d’œuvrer pour qu’il en soit ainsi », a-t-il dit.

Selon le président, cet échange était une première rencontre d’une série pour briser la glace et rétablir la confiance. « Nous sommes convenus de nous revoir très prochainement pour continuer ce dialogue qui a bien démarré. Et la confiance est rétablie », a-t-il conclu.

Pour sa part, Henri Konan Bédié a martelé que par cette rencontre « nous avons brisé le mur de glace, le silence. Et nous allons dans les jours et semaines à venir continuer à nous téléphoner, nous rencontrer pour qu’enfin le pays soit comme il était avant ».

Bien avant cette rencontre, le général Ouassenan Koné, vice-président du PDCI qui assistait Bédié à la rencontre avait dans la matinée, indiqué aux médias, qu’il s’agissait pour l’heure d’une rencontre de prise de contact. Avant toute discussion, car le PDCI-RDA a posé des conditions, notamment la libération de tous les responsables et militants des partis politiques de l’opposition, ainsi les acteurs de la société civile, injustement et illégalement incarcérés et la cessation de toutes les poursuites judiciaires contre les responsables et militants de l’opposition, ainsi que les acteurs de la société civile. De plus, le PDCI-RDA exige que le dialogue soit inclusif et élargi à l’ensemble des plateformes et partis politiques de l’opposition. De son côté, le président Alassane Ouattara a appelé la plate-forme de l’opposition à mettre fin à son mot d’ordre de désobéissance civile et aux violences perpétrés à travers tout le pays. Selon un dernier rapport les troubles liés à l’élection ont occasionné l’exode de 8 000 personnes qui ont quitté la Côte d’Ivoire vers les pays voisins. Chiffres confirmés par le HCR (Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés).

Au regard de ce qui précède, le dialogue entamé entre Bédié et Ouattara longtemps souhaité par Paris scrute le chemin de l’apaisement d’une part, mais dans ce cadre, il se joue à fortiori l’avenir politique du pays notamment le renouvellement générationnel. Car à l’Elysée, on tente de pousser la vielle garde qui occupe l’espace politique depuis le décès du président Houphouët à créer les conditions d’un renouvellement apaisé dans le court et moyen terme. Paris est exacerbé par ce match aller-retour qui se joue entre Gbagbo, Bedie et Ouattara dans un environnement d’incertitude émaillé dans un cycle de crise repetita.

Par Rodrigue F avec Charles BILE

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