Formation : « Il faut équiper les talents africains des compétences clés du 21ème siècle pour la 4e révolution industrielle »

Comment articuler les formations diplômantes africaines au moment où la planète amorce la quatrième révolution industrielle ? La Tribune Afrique en parle avec Laura Kakon, directrice de la Stratégie et de la Croissance chez Honoris United Universities -réseau panafricain d’enseignement supérieur privé- et Boris Paillard, PDG de Le Wagon -coding bootcamp de référence mondial- qui ont récemment noué un partenariat ciblant le continent. Interview croisée.

La pandémie a montré que le numérique devient indispensable dans tous les domaines de l’économie en général. Quelle place devrait-on accorder au développement de ce type de compétences à travers le continent ?

Laura Kakon – Cette crise a été un véritable catalyseur effectivement. Elle a permis d’accélérer la transformation numérique autant dans nos vies professionnelles que personnelles. Pour saisir les opportunités qu’offre la quatrième révolution industrielle, il est nécessaire d’équiper les talents africains quelques soit leur domaine de formation avec les compétences clés du 21ème siècle notamment numériques. Nous vivons dans une ère de changement ou le coding s’impose de plus en plus comme l’une des compétences les plus demandées dans divers secteurs, et non plus seulement réservé aux métiers de l’écosystème Tech.

Boris Paillard – Les entreprises ont besoin de plus en plus d’experts qui savent utiliser les nouveaux outils numériques, tirer parti des données qu’ils génèrent mais aussi concevoir et coder leurs propres solutions technologiques. La pandémie est venue accélérer ces besoins dans tous des secteurs, y compris dans des secteurs encore peu concernés comme l’éducation. Dans le même temps, les compétences techniques, par exemple en développement web ou en data science, deviennent plus accessibles quelle que soit sa formation initiale grâce à l’évolution des outils et des librairies. Cette évolution conjointe (les besoins des entreprises qui explosent et les compétences numériques qui deviennent plus accessibles) explique l’essor de programmes courts et intensifs (les « coding bootcamps » comme ceux que Le Wagon et Honoris lancent en Afrique) qui permettent de former efficacement aux nouveaux métiers du code et de la data science. La formation numérique est l’un des enjeux de compétitivité majeurs du 21ème siècle. Elle constitue aussi une opportunité sans précédent que ce soit pour les individus, les entreprises, les pays et pour tout le continent africain !

Vos deux entités vont proposer un programme d’abord lancé à l’île Maurice et au Maroc, puis dans 15 autres hubs technologiques en Afrique. Pourquoi ces deux pays en priorité et quels sont les autres hubs identifiés ?

Laura Kakon – Les valeurs partagées par Honoris et Le Wagon, y compris la réussite des étudiants et leur employabilité pérenne, font de ce partenariat une étape majeure pour combler le déficit en compétences numériques en Afrique. Il est crucial que le secteur de l’éducation réponde à ce besoin par des approches alternatives qui permettent également de maximiser le retour sur investissement pour les étudiants. Plus compétitif en termes de coût et de temps que les modèles traditionnels, le format court et intensif du bootcamp permet à différents profils d’étudiants – de jeunes professionnels en début de carrière, professionnels qui souhaitent changer de secteur d’activité – d’affiner leurs compétences numériques et/ou d’envisager la voie de l’entreprenariat.

Désormais institution partenaire d’Honoris sur le continent, Le Wagon s’établira au sein des communautés où le réseau est présent, en commençant par l’Île Maurice et le Maroc qui sont deux importants pôles d’innovation et où l’économie numérique est florissante, et poursuivra son développement au cours des cinq prochaines années dans 15 hubs technologiques majeurs en Afrique comme le Nigéria ou l’Afrique du Sud.

Boris Paillard – Il était très important pour Le Wagon de trouver le bon partenaire en Afrique pour développer nos bootcamps et permettre au plus grand nombre d’élèves de trouver un emploi dans un métier d’avenir, se lancer en tant que freelance ou entrepreneur avec le bagage technique nécessaire (les alumni du Wagon ont créé de nombreuses entreprises, ayant levé plus de 134 millions d’euros dont 4 entreprises admises au prestigieux Y Combinator). Honoris a su adapter l’offre du Wagon en étant aligné avec notre vision et nos valeurs. L’éducation du 21ème siècle doit être basée sur la pratique et permettre de tester rapidement ses idées grâce aux outils numériques. Il est devenu essentiel d’apprendre à apprendre pour rester compétitif avec l’évolution rapide des technologies. Honoris et Le Wagon partagent cette vision de la formation tournée vers l’employabilité et les compétences de demain.

L’île Maurice et le Maroc comptent de nombreux talents ayant les pré-requis mais aussi une motivation très forte de se former au code à travers les bootcamps du Wagon. Bien sûr, ces deux pays très dynamiques proposent de vrais débouchés, que ce soit pour rejoindre une entreprise locale comme développeur web, travailler comme freelance ou lancer son projet entrepreneurial. C’est pourquoi nous avons décidé d’ouvrir ces deux campus avant de poursuivre dans d’autre hubs africains en s’appuyant bien sûr sur le réseau et l’expertise d’Honoris.

Quels sont les défis qui émergent en matière de formation au numérique en Afrique et comment le continent peut-il y faire face ? Y a-t-il des attentes vis-à-vis de l’écosystème (gouvernements…) ?

Boris Paillard – Les défis de la formation au numérique en Afrique sont immenses. Il faut non seulement former de façon efficace et durable la nouvelle génération d’experts tech (développeurs web, data scientists, data analysts, designers, product managers, experts en marketing digital, en cybersécurité, etc.) pour répondre aux besoins importants des entreprises sur ces métiers. En parallèle, il faut dynamiser les écosystèmes tech et entrepreneuriaux, former les entrepreneurs qui créeront les prochaines startups technologiques africaines et seront les recruteurs de demain, et rendre les entreprises locales plus attractives pour retenir et attirer les meilleurs talents. Les bootcamps lancés par Honoris et Le Wagon en Afrique apportent une solution simple pour former rapidement des talents tech et relever ces défis.

Bien sûr, devant l’importance des enjeux, il faut multiplier les initiatives et les gouvernements peuvent et doivent jouer leur rôle en terme de financement notamment. A titre d’exemple, Le Wagon a été sélectionné pour rejoindre différents programmes financés par l’état en Amérique Latine (au Chili et au Pérou) pour former rapidement des développeurs web et des data scientist dans ces pays. Des solutions de financement comme l’ISA (Income Share Agreement) sont aussi de plus en plus courantes aux Etats-Unis ou en Amérique latine. Il faut cependant bien encadrer ces dispositifs en s’assurant qu’ils ont un sens économique par rapport au marché de l’emploi local et en encadrant bien le type de structures qui peuvent en bénéficier, pour garantir que les intérêts de l’élève et ceux de l’école restent bien alignés.

Au regard des ambitions de développement du continent tels que présentées par les ODD des Nations Unies et l’agenda 2063 de l’Union africaine (entre autres), avec le contexte imposé par la pandémie et alors que le monde se dirige vers les technologies 4.0, quels sont -à votre avis- les compétences qui pourraient être indispensables sur le continent d’ici 2030 ?

Laura Kakon – Au sein d’Honoris, nous sommes convaincus qu’il faut donner à nos étudiants les moyens de vivre une expérience académique et d’acquérir des compétences qui favorisent l’agilité cognitive et un état d’esprit mobile. Sur la base d’une recherche mondiale et d’une analyse étendue et avec la contribution de nombreux employeurs, ces convictions ont conduit le conseil académique d’Honoris à concevoir un certificat nommé ‘Honoris 21st Century Skills.

Entièrement en ligne, il forme les étudiants aux huit compétences les plus demandées par les employeurs : l’intelligence comportementale, la créativité et le design thinking, l’esprit critique, la communication, la collaboration, le coding, l’analyse de données et l’entreprenariat. Ces compétences inhérentes à la quatrième révolution industrielle permettront aux diplômés d’être en affinité avec les exigences du nouveau monde du travail. Les modules d’analyse de données et de coding ont d’ailleurs été développés avec Le Wagon. Et en ce qui nous concerne, nous considérons le coding comme la seconde langue du 21ème siècle, que tous les étudiants, tous domaines d’études confondus, devront maîtriser.

Boris Paillard – Nous avons conçu nos bootcamps pour enseigner de nombreuses compétences en plus du code et de la technique, ce qui nous semble clef pour rester compétitif dans le futur du travail. Les élèves du Wagon apprennent ainsi à exercer leur esprit critique et à se poser les bonnes questions afin de concevoir des solutions technologiques qui répondent à des besoins réels. Ils codent ensuite ces projets de A à Z (applications web, projets de data science), les mettent en ligne et les présentent à une audience non technique. Ils développent ainsi leurs capacités de présentation mais aussi un vrai état d’esprit du « test and learn » en donnant rapidement vie à leurs idées.

Enfin, ils collaborent en équipe sur des projets techniques en utilisant des méthodes de gestion de projet modernes et des outils comme Github (la plateforme de collaboration des développeurs). L’objectif est de les rendre plus autonomes comme salariés ou comme freelancers et leur permettre d’apporter très vite de la valeur sur les projets de leur entreprise ou de leurs clients. Dans une période de pandémie et de télétravail, cette autonomie et cette capacité à collaborer efficacement à distance sur des projets techniques est plus que jamais essentielle.

Par Ristel Tchounan

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