Karim Elloumi : « Le premier responsable de la situation de Tunisair est l’absence de l’État »

Pilote depuis 23 ans et Commandant de bord depuis 15 ans chez Tunisair, Karim Elloumi est le président de la Fédération tunisienne des pilotes de ligne. Depuis 2014, il mène la mission de cette organisation professionnelle qui vise essentiellement à maintenir le plus haut niveau de sécurité au sein des transporteurs du pays, en collaboration avec le ministère du Transport et différentes instances.

Il revient sur la crise qui s’est exacerbée au sein du fleuron aérien national, avec comme dernier rebondissement, le limogeage d’Olfa Hamdi dont la nomination au poste de PDG, il y a seulement six semaines, avait pourtant suscité l’espoir.

C’est un retour à la case départ pour Tunisair qui semblait pourtant s’introduire sur la voie d’une renaissance. Tant au sein de la compagnie qu’au sein de la profession, comment vivez-vous cette crise qui dure désormais depuis plusieurs années ?

Karim Elloumi – La crise en réalité est nationale. Il ne s’agit pas uniquement de Tunisair. Il y a une véritable crise au sein du transport aérien. Bien entendu, on parle de Tunisair parce qu’elle représente la plus grosse flotte, la plus ancienne et c’est grâce à elle que plusieurs autres compagnies ont vu le jour.

La politique du transport aérien en Tunisie est floue, il n’y a pas de vision. Le secteur reste donc un peu précaire. Il n’a pas encore d’instance d’aéronautique civile, son administration est un peu lente, n’étant donc pas capable d’apporter le soutien nécessaire aux compagnies tunisiennes. Les deux transporteurs nationaux (Tunisair et Tunisair Express) aussi bien que les compagnies privées (Nouvelair, Express Air Cargo et Jasmin Airways) souffrent toutes des lacunes réglementaires. Tout cela fait que les compagnies tunisiennes n’arrivent pas à concurrencer les autres ou détenir le leadership sur un marché par exemple. C’est cela notre problème.

Pour parler précisément du cas de Tunisair, il s’agit d’une compagnie qui appartient à l’Etat. Qui dit « Etat », dit « lourdeur administrative ». De ce fait, la compagnie n’est pas réactive par rapport à certains marchés. Tunisair est une entreprise qui fonctionne comme un ministère, en plus dans un pays en développement. Cela explique également la complexité de sa situation.

Le directeur général a toujours été nommé par le gouvernement. Et ce dernier, naturellement, choisit soit un politique, soit quelqu’un ayant l’intention d’en devenir un, soit quelqu’un ayant une influence proche d’un parti ou de la centrale syndicale [Union générale tunisienne du travail (UGTT)]. Car, il faut souligner que cette centrale syndicale, depuis près de six ans, a une main mise sur la gestion interne de la compagnie. Tout cela constitue une structure de coûts qui s’alourdit au fil du temps et rend la compagnie lente dans sa prise de décision, sans aucune vision, sans aucun projet, sans aucune prévision.

La nomination d’Olfa Hamdi avait-elle suscité l’espoir au sein du secteur ?

Absolument ! Pour la première fois, nous avions quelqu’un qui est diplômé, jeune et qui a une expérience internationale. Nous avons cru en Olfa Hamdi. Nous l’avons encouragée, bien qu’encore une fois, beaucoup de gens pensaient qu’il s’agissait d’une nomination politique, qu’elle appartenait à tel ou tel parti et que ce parti l’avait poussée pour éventuellement liquider Tunisair pour le compte de grosses compagnies aériennes comme celles du Golfe ou de Turquie.

En tant que pilotes, nous nous sommes dits : donnons-nous de l’espoir, il y a au moins quelqu’un avec qui nous pourrons collaborer. Malheureusement, le voyage a été très court.

Comment avez-vous vécu son limogeage au sein de la profession ? Plusieurs reproches lui sont fait. Qu’en est-il ?

Elle a fait un certain nombre d’erreurs en effet. Tunisair étant une compagnie nationale, il y a donc un certain protocole à respecter. A titre d’exemple, rencontrer un ambassadeur en tant que PDG de Tunisair nécessite une autorisation du ministère des Affaires étrangères, ce qu’elle n’a pas obtenue notamment pour rencontrer l’ambassadeur turque.

Elle a créé une ambiance de travail assez délicate, parce qu’elle s’est retrouvée à gérer des dossiers brûlants. Il ne faut pas oublier que pendant six mois Tunisair n’avait pas de PDG. La compagnie était tenue par un administrateur du ministère du Transport qui n’a fait que gérer les affaires courantes, sans qu’il n’y ait de cure. Face à sa formation, sa réactivité et son punch, Olfa Hamdi n’a pas trouvé la réaction qu’il fallait auprès des responsables de la compagnie. Il y a donc eu un clash. On lui reprochait également le fait qu’elle aurait un projet politique personnel plus qu’un projet de redressement de la compagnie. Après, plusieurs autres méfaits sont rapportés dans ses rapports avec les autorités.

Avec les comptes bancaires de Tunisair récemment gelés par la justice à la demande de l’opérateur turc TAV en raison d’impayés, sans parler des grèves répétitives, la tension est considérablement montée autour de la compagnie ces derniers jours… qu’en est-il exactement ?

La TAV, qui gère les aéroports d’Enfidha et de Monastir, est l’une des sociétés privées créancières de Tunisair. La dette dure depuis 15 ans maintenant. Tunisair a exploité des bureaux, les pistes d’atterrissage, etc, sans honorer ses factures. Aujourd’hui l’affaire est entre les mains de la justice. La saisie des comptes de Tunisair a pour but d’aller vers la solution. Personnellement, je trouve qu’il y a eu beaucoup de bruit autour de cette affaire.

En réalité, Tunisair souffre depuis la révolution d’une baisse d’activité et de mauvaise gestion. Chaque PDG qui vient tente de faire quelque chose, mais se retrouve malheureusement confronté à une centrale syndicale puissante qui a ses propres intérêts. C’est une compagnie qui a accumulé les déficits, des bilans négatifs pendant plusieurs années, l’endettement est arrivé à pratiquement 600 millions d’euros. Heureusement que les créanciers sont beaucoup plus des entreprises étatiques (l’OACA qui gère les aéroports, la SNDP qui fournit en kérosène, la caisse de sécurité sociale…).

Certains pensent aujourd’hui qu’il faudrait liquider Tunisair et créer une nouvelle compagnie aérienne nationale. Quel est votre avis à ce sujet ?

Liquider la compagnie, peut-être pas. Faire rentrer un partenaire stratégique, oui ! Le premier responsable de la situation de Tunisair est l’absence de l’Etat. En tant qu’actionnaire principal, l’Etat n’a pas joué son rôle. Au moment où il fallait trancher, au moment où il fallait nommer, au moment où il fallait injecter de l’argent, l’Etat n’était pas là. C’est la raison pour laquelle on se dit que s’il y avait d’autres actionnaires qui n’avaient pas joué leur rôle, la liquidation serait une solution compréhensive et la création d’une nouvelle compagnie pourrait être salutaire.

Mais à notre avis, d’autres solutions sont envisageables comme le gel des dettes auprès des autorités aéroportuaires, l’établissement d’un échéancier au niveau de la CNSS et de la SNDP. Ce sont des pratiques courantes dans des cas de dettes entre sociétés étatiques.

Bien entendu, tout cela ne suffirait pas. Il faudrait des marchés qui génèrent des recettes. C’est-à-dire que les impôts des Tunisiens ne peuvent à elles seules continuer de contribuer à tout cela. Nous, en tant que Fédération, pensons que l’introduction d’un partenaire stratégique qui a une vision, tout en gardant le porte-drapeau et la souveraineté de la compagnie entre les mains des Tunisiens, surtout maintenant. Au regard de l’impact de la Covid-19, mieux vaut être protégé par l’Etat plutôt que d’être soumis à la concurrence ou se battre avec les compagnies low cost dont les business modèles sont difficilement combattables.

Il ne faut pas oublier aussi qu’il s’agit d’un service public. Nous avons donc aussi une responsabilité envers l’Etat. Nous avons l’exclusivité sur le transport des pèlerins, nous contribuons au tourisme donc nous pouvons aller chercher les touristes dans tel ou tel marché et à des prix intéressants, … Beaucoup de choses peuvent être faites. Le problème est que Tunisair fait partie du système économique tunisien, sauf qu’on ne lui accorde pas l’importance qu’il faut.

Concrètement au niveau des pilotes avec la situation qui prévaut, quel est le traitement qui vous est réservé ?

Toutes les compagnies tunisiennes ont les mêmes problèmes. Nous avons toutes la même grille salariale. Et tous les pilotes tunisiens depuis un moment perçoivent près de 50% de leur salaire (cela oscille autour des 47% pour être plus exacte), parce que la partie variable qui est liée aux heures de vols n’existe pas, puisqu’il n’y a pas d’activité. Nous tenons donc encore le coup grâce au fixe qui nous est versé.

Quelles sont les attentes de votre Fédération vis-à-vis du gouvernement ?

Nous attendons du gouvernement une vision globale du transport aérien tunisien. Où allons-nous en tant que pays dans le transport aérien ? Nous sommes très bien positionnés géographiquement, à trois heures de vol des plus grandes capitales européennes et africaines, nous avons un énorme littoral, on peut contribuer au transport intelligent multimodal. Il y a une possibilité de créer une vision pour le transport aérien tunisien. Et nous, pilotes, voyons qu’il faut aujourd’hui développer différents types de tourisme (médicale, balnéaire, au niveau du désert, …).

Par ailleurs, nous pouvons aisément développer en Tunisie un hub pour le cargo. Chaque continent a une ville, un aéroport qui est un hub du cargo. En Europe à titre d’exemple, il y a Luxembourg, Bonn (Allemagne), Istanbul (Turquie) à l’Est. Dans le Golfe, il y a Dubaï. En Asie, ils ont Shanghai et Hong Kong. En Afrique, il n’y a qu’Addis Abeba (Ethiopie). La Tunisie, en Afrique du Nord, pourrait penser à un hub du cargo par lequel transiterait la marchandise périssable qui part de l’Afrique pour l’Asie. Il faudrait que la vision du ministère pour le transport aérien national soit bien claire et bien organisée où on définirait clairement le rôle de chacun.

Par ailleurs, ce qui est également important est de développer le métier de pilote. Nous avons créé plusieurs centres de formation, sans qu’il n’y ait vraiment derrière de la création d’emplois. C’est ce que nous recherchons. D’ailleurs, nous avons eu récemment un problème majeur avant la pandémie de Covid-19, car de nombreux pilotes ont rejoint les compagnies aériennes du Golfe, voyant leur salaire multiplier par cinq. Même si nombre d’entre eux ont été licenciés en raison de la crise, nous avons réellement besoin de faire en sorte les ressources formées au niveau national puissent être correctement insérés. C’est pour toutes ces raisons qu’il nous faut une vraie politique du transport aérien.

Propos recueillis par Ristel Tchounand.

 

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