L’industrialisation de l’Afrique subsaharienne devrait être un sujet prioritaire des sommets Afrique-France et Afrique-UE

Les sommets Afrique-France et Afrique-UE vont se tenir en 2021, mais les propositions généralement exposées s’avèrent peu adaptées aux enjeux. Le transfert en Afrique et en UE d’une part de la production des biens fabriqués en Chine pourrait résoudre des problématiques.

Quand les travaux des sommets vont à l’encontre du développement de l’Afrique

Au moment où l’extrême pauvreté fait plus de ravages que jamais, une population qui compte parmi elle 250 millions d’habitants souffrant de malnutrition dans une Afrique quasiment dépourvue d’industrie et n’émettant que très peu de co2, pourrait majoritairement juger que des préconisations françaises, européennes ou internationales sont décalées et contre-productives. La transformation numérique et la transition verte placées au premier rang des priorités, doivent certes être incluses, mais ne constituent pas des solutions à part entière. On peut craindre que cette focalisation hors-sol empêche un développement rapide de l’Afrique et ne permette pas un recul de la misère.

Croissance pour l’Afrique et ses partenaires

Il est maintenant temps de construire un paradigme efficient. L’installation d’infrastructures et d’outils industriels d’entreprises souvent occidentales puis la création de tissus d’entreprises locales, génèreraient en Afrique subsaharienne, des dizaines de millions d’emplois plus rémunérateurs que ceux du secteur informel. Cela moderniserait l’Afrique tout en offrant la possibilité à certains pays de s’extraire de la spirale du piège chinois de la dette africaine Les nouveaux échanges entre des Etats africains et leurs partenaires fréquemment Français, européens, mais aussi américains ou parfois asiatiques dont le Japon, favoriseraient la croissance de chacun d’entre eux. Une intégration industrielle concertée préserverait au mieux l’environnement.

De nombreux pays à travers le monde doivent maintenant comprendre que la Chine ne sera pas leur relais de croissance

Dans la plupart des pays développés, la consommation intérieure et les plans de relance mis en œuvre à l’occasion de la pandémie Covid-19 ne permettront pas d’augmenter durablement une croissance qui s’est réduite au rythme de la désindustrialisation et des délocalisations. Certes quelques entreprises occidentales de produits à haute valeur ajoutée (voitures allemandes ou luxe français)tirent leur épingle du jeu, mais la Chine fabrique la plupart de ses propres biens de consommation et ne constituera pas le relais de croissance que les Occidentaux attendent en vain depuis le transfert de leurs technologies. De plus, compte tenu de leurs coûts salariaux peu concurrentiels dans la mondialisation, les pays occidentaux ne verront pas de réindustrialisation massive et les emplois partis en Chine ne reviendront que rarement chez eux. Mais ainsi que nous l’avons déjà écrit dans Le Figaro« Réduire notre dépendance à la Chine, c’est possible ! ».

Perspectives économiques d’un continent qui pourrait compter 2.5 milliards d’habitants en 2050

Des pays en panne de croissance souvent occidentaux doivent opter pour des solutions qui leur permettront de sortir de l’ornière. A la porte de l’Europe, un continent peuplé de 1,3 milliard d’habitants aujourd’hui et de 2.5 milliards en 2050. Les perspectives économiques sont énormes et pourraient générer de l’activité dans les pays dont les entreprises ressortissantes participeraient à l’industrialisation de l’Afrique. Des mécanismes de mutualisation et de péréquation de coûts du travail souvent élevés en occident et plus faibles en Afrique recréeraient des équilibres et privilégieraient ainsi la pérennité ou la création d’emploi sur les deux continents.

Alignement des planètes pour développer l’Afrique, contenir la Chine et assurer de la croissance

La responsabilité de la Chine à propos de la propagation de la pandémie du Covid-19 qui a causé plus de 3 millions de morts et dévasté l’économie mondiale a intensifié la méfiance de la communauté internationale à l’égard de celle-ci. Même si faute d’autres financements, quelques pays la sollicitent toujours, la quasi-totalité du monde est consciente de la nécessité de juguler la montée en puissance d’une Chine arrogante qui affiche clairement ses ambitions hégémoniques et parfois guerrières. Le piège infernal chinois de la dette africaine, la captation de terres rares ou agricoles et autres richesses du continent menacent l’indépendance de pays africains. L’UE, bien que la signature de l’accord de principe UE-Chine sur les investissements puisse interroger, clame être à présent moins dupe. Le président des États-Unis Joe Biden affirme sa volonté de freiner l’expansionnisme chinois et renforce avec l’Inde, le Japon et l’Australie, le dialogue quadrilatéral pour la sécurité (Quad). Et enfin, on peut espérer que la Nigériane Ngozi Okonjo-Iweala, nouvelle directrice de l’OMC depuis le 1er mars 2021, soit moins laxiste que ses prédécesseurs envers la Chine qui en viole les règles.

Un projet qui répondrait à une attente de la jeunesse et pourrait remplacer progressivement l’APD

Fin 2020, dans un article publié sur La Tribune Afrique intitulé «Afrique subsaharienne: le capitalisme pourrait réussir là où ou l’aide au développement échoue depuis 60 ans », nous proposions de tourner progressivement la page de l’aide publique au développement dont le montant a dépassé 1000 milliards de dollars, mais n’a pas fait diminuer un emploi informel qui concerne encore 85 à 89 % de la population active subsaharienne. Des entreprises organisées offriraient des emplois mieux rémunérés. L’augmentation raisonnable des salaires minimums de production que nous prônons dans nos études relatives au projet International Convention for a Global Minimum Wage, contribuerait aussi à une élévation du niveau de vie des populations et accélérait le développement de l’Afrique. Cela pourrait répondre au souhait de nombreux africains qui voudraient mieux vivre de leur travail et rompre avec une assistance certes bienveillante et souvent indispensable, mais qui renvoie une image négative qu’ils veulent changer. Le processus d’intégration industrielle augmenterait les ressources budgétaires des États, contribuerait à la sécurisation de territoires et réduirait les flux migratoires de l’immense continent dont la modernisation nécessiterait l’implication et l’énergie de sa jeunesse.

On peut transférer de la Chine à l’Afrique une part de notre production industrielle

Seul un plan de régionalisation de production Europe Afrique, concret et structurant, mais tenant compte aussi des nouveaux paramètres géoéconomiques et géopolitiques régionaux pourrait réussir. Une implication financière de chacun des pays signataires qui souhaiteraient renforcer leur présence économique pour accroître leurs échanges avec l’Afrique dans le cadre du programme s’avèrerait indispensable. Des entreprises originaires de ces États pourraient souvent bénéficier d’un accompagnement facilitant leur implantation (recrutement et formation, assistance juridique, fiscale et administrative, financements, études etc.) qui contribuerait aussi à une attractivité pour l’Afrique subsaharienne. Nous saurons bâtir les schémas industriels globaux au sein desquels elles pourront se projeter et qui les convaincront de déménager une part de leur production. Il conviendra de rechercher une complémentarité sectorielle pour constituer des écosystèmes performants et cohérents renforcés par des blockchains. Cette proximité permettra ainsi de réduire au sein de chaines de valeur mondiales (CVM), le transport de matières ou pièces.

Programme ciblé afin d’être efficient et aisément finançable

Le coût de construction des bases industrielles dont accès routiers, ferroviaires, aéroportuaires ou portuaires, fourniture énergie, réseaux télécommunications, travaux de voirie, gestion des déchets, mais aussi dispositifs de sécurité, habitations, écoles, centres médicaux et commerces indispensables, seraient éligibles au financement par les grandes institutions internationales et pays donateurs dans le cadre du développement de l’Afrique. Le montant dépensé pour chaque site industriel qui sortirait de terre tous les 2 ou 3 ans, avoisinerait 3 à 5 milliards d’euros.

Dessein qui pourrait fédérer

Hors d’un cadre protecteur comme celui préconisé, une industrialisation de l’Afrique, ferait des dégâts environnementaux irréversibles. Il conviendrait donc d’éviter la construction désordonnée d’une multitude de zones industrielles sans cohérence d’ensemble. A l’opposé de politiques ou de propositions économiques, internationales ou locales, souvent creuses et sans lendemain, mais qui sclérosent depuis 60 ans le développement de l’Afrique subsaharienne, le programme Africa Atlantic Axis pourrait au contraire être mis en œuvre prochainement, si toutefois les populations des pays africains les plus concernés le souhaitent. Les institutions financières internationales ne pourraient que s’associer à ce projet de progrès pour l’Afrique. De nombreuses entreprises occidentales qui songent depuis plusieurs années à quitter la Chine accepteraient de s’investir dans ce grand dessein.

Collaboration indispensable des deux continents

Le panafricanisme est souvent évoqué, mais le temps de l’industrialisation est un temps très long. Rappelons que ce sont les transferts de technologies occidentales qui ont permis à la Chine de se développer considérablement en une vingtaine d’années. Les populations africaines qui peinent aujourd’hui à se nourrir ne peuvent encore attendre un demi-siècle ou plus. Aussi convient-il d’être pragmatique. Il est assez peu probable que l’Afrique puisse prospérer en se privant de l’aide de l’Europe qui elle-même devrait s’appuyer sur l’Afrique pour générer à nouveau de la croissance.

Un modèle éthique pour une industrialisation raisonnée

Production plus locale et baisse du volume de transport de biens, application en Afrique du Salaire minimum mondial de production, qui permettrait à des parents d’envoyer leurs enfants à l’école, davantage d’éducation et hausse du niveau de vie qui induiraient à terme une modération de la natalité et iraient dans le sens d’une fabrication plus durable, ainsi que d’une réduction des émissions mondiales de gaz à effets de serre, tels pourraient être quelques-uns des avantages du modèle.

(*) Francis Journot est consultant et entrepreneur. Il dirige le Plan de régionalisation de production Europe Afrique ou programme Africa Atlantic Axis et fait de la recherche en économie depuis 2013 dans le cadre d’International Convention for a Global Minimum Wage

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