Coût de la vie, affaire Epstein, manque de leadership… Le Premier ministre britannique Keir Starmer démissionne

Incapable d’impulser le « renouveau » qu’il avait promis à son pays, Keir Starmer quitte le pouvoir après deux petites années au 10, Downing Street. Rapidement impopulaire, le dirigeant travailliste a enchaîné décisions impopulaires et polémiques, jusqu’à braquer son propre camp.

Le retour des travaillistes au pouvoir avait suscité à gauche un élan d’espoir qu’il n’a pas réussi à concrétiser. La voix nouée par l’émotion, le Premier ministre britannique Keir Starmer a annoncé sa démission, ce lundi 22 juin, un peu moins de deux ans après son entrée en fonction.

Malgré l’obstination du dirigeant à vouloir rester à Downing Street, son départ semblait inéluctable depuis plusieurs jours. La pression ne faisait que monter au sein de son parti depuis la cuisante défaite du Labour aux élections locales de mai. 

Arrivé au pouvoir en tournant la page de 15 ans de gouvernements conservateurs, Keir Starmer est devenu rapidement impopulaire et incapable de concrétiser sa promesse de « renouveau » pour le Royaume-Uni.

Déficit de charisme

L’ex-avocat de 63 ans, spécialisé dans les droits humains, était entré à Downing Street le 5 juillet 2024 à la tête d’une large majorité, après la victoire haut la main du Labour aux législatives.

Les attentes étaient grandes envers le travailliste, dans un Royaume-Uni confronté à une économie apathique, une hausse du coût de la vie, et à des services publics, notamment de santé, éreintés par des années d’austérité.

Deux ans plus tard, malgré certaines avancées dans l’accès à la santé et de nouveaux droits pour les travailleurs, la déception s’est installée. Son ton sobre et précis de juriste, vu comme un gage de sérieux, a fini par le desservir. Il n’a jamais réussi à se faire apprécier des Britanniques, ni à s’allier l’opinion lorsque les difficultés sont apparues.

« C’est quelqu’un qui est apprécié comme étant un homme éminemment honnête et décent. Il avait promis un nouveau départ après les dernières années chaotiques des gouvernements conservateurs mais il n’a pas vraiment réussi à convertir l’essai. Il s’est montré très timide, extrêmement prudent, comme quelqu’un qui a du mal à prendre de grandes décision », explique sur BFM2 Jon Henley, grand reporter et correspondant Europe du quotidien britannique The Guardian.

« Dans un pays qui ne va pas bien, on a besoin d’un leader et Keir Starmer, il faut le reconnaître, n’avait pas cette âme de chef charismatique », appuie la chercheuse de l’université d’Angers, Laetitia Langlois, spécialiste du Royaume-Uni.

Mesures impopulaires

Après avoir opéré un recentrage du parti travailliste, Keir Starmer avait promis une gouvernance plus « pragmatique » qu’idéologue. Un chemin « long et difficile », avait-il prévenu. Alors qu’il s’était engagé à réduire le poids budgétaire des aides sociales, Keir Starmer a dès le départ réduit certaines subventions – à commencer par une allocation chauffage pour 10 millions de retraités. 

Le coup de rabot provoque un tollé, notamment à la gauche du Labour. Le Premier ministre a rétabli une partie de ces aides en mai 2025, dans un de ses nombreux revirements pour lesquels il a été raillé. 

Autre mesure impopulaire: alors que le Labour avait promis de ne pas augmenter la plupart des impôts, la ministre des Finances Rachel Reeves a dès son premier budget annoncé une augmentation de certaines taxes, dont la National Insurance, forme d’impôt sur les salaires.

Dans ce contexte, les améliorations apportées au service national de santé, le NHS, éreinté par des années d’austérité, sont passées presque inaperçues.

« Il a déçu ses électeurs de gauche qui attendaient de lui des mesures pour améliorer les problèmes liés au coût de la vie », selon le journaliste britannique John Henley.

Deux ans après son arrivée au pouvoir, le Royaume-Uni reste confronté à une économie apathique et à une forte hausse du coût de la vie.

Bousculé par le scandale Epstein

Keir Starmer n’a pas non plus échappé aux affaires au sein de son gouvernement.  Plusieurs de ses ministres ont été contraints au départ, dont sa numéro deux Angela Rayner, emportée par une affaire fiscale (dont elle a été blanchie depuis).

Le Premier ministre a surtout été frappé de plein fouet par la vague de l’affaire Jeffrey Epstein. La nomination en décembre 2024 de Peter Mandelson comme ambassadeur aux Etats-Unis, puis son limogeage en septembre 2025 en raison de ses liens d’amitié avec le pédocriminel américain, n’a cessé d’empoisonner le dirigeant travailliste. La démission de son chef de cabinet, à l’origine de la nomination à Washington de cette ancienne figure du Labour, n’a pas suffi à éteindre la polémique.

« Le choc de l’affaire Epstein au Royaume-Uni n’est absolument pas à sous-estimer », rappelle la spécialiste du Royaume-Uni Laetitia Langlois, alors que le prince Andrew a été mis au ban de la famille royale pour ses liens avec le financier américain. « Les révélations autour de la nomination de Peter Mandelson ne pouvaient faire que du mal à l’image d’homme droit de Starmer », souligne-t-elle.

Rapprochement avec l’UE… et éloignement de Trump

Keir Starmer a eu un peu plus de succès à l’international, où il s’est évertué à redonner du poids à la voix du Royaume-Uni, affaiblie depuis le Brexit. Dans le monde économique, on lui sait gré d’avoir relancé les relations avec l’UE, et décroché un assouplissement des barrières commerciales avec les Vingt-Sept. 

Il a aussi serré les rangs avec ses partenaires européens sur l’Ukraine, nouant une relation privilégiée avec Emmanuel Macron autour du projet de « coalition des volontaires ».

Avec les États-Unis, en revanche, « la special relationship n’a plus rien de spécial », souligne Laetitia Langlois. Keir Starmer a d’abord préservé des relations correctes avec Donald Trump, obtenant des droits de douane plus favorables que ceux appliqués à l’UE et à d’autres pays. Mais son refus de soutenir pleinement l’offensive israélo-américaine contre l’Iran a ulcéré le républicain, qui depuis le malmène régulièrement.

« Ce n’est pas à Winston Churchill que nous avons affaire », cingle le président américain début mars, avant d’obliger le gouvernement britannique à suspendre la validation d’un accord longuement négocié qui prévoyait le retour des îles Chagos – siège de la base américano-britannique de Diego Garcia – à l’île Maurice. 

Ultime humiliation: Donald Trump a annoncé dès dimanche la démission de Keir Starmer, jugeant qu’il avait « échoué lamentablement ».

Ligne dure sur l’immigration

Sur l’immigration, sujet hautement sensible qui provoque manifestations et émeutes dans le pays, Keir Starmer a joué la carte de la fermeté. Son gouvernement a durci la politique d’asile et les conditions de résidence permanente. Des règles nécessaires, pour Keir Starmer, sans lesquelles « nous risquons de devenir une île d’étrangers », avait-il lancé l’an dernier. Une déclaration qui, une nouvelle fois, avait choqué au sein de son parti.

Les arrivées de migrants dépassent encore les 41.000 en 2025, juste derrière le record de 45.774 enregistré en 2022, selon le ministère de l’Intérieur. La première moitié de 2026 montre cependant une baisse.

La ligne dure de Keir Starmer n’a en tout cas pas permis d’endiguer la montée du parti d’extrême-droite Reform UK, tandis que les Verts réalisent une percée sur la gauche du parti travailliste.

Lors des élections locales du 7 mai, Keir Starmer paye les pots cassés. La formation de Nigel Farage Reform UK arrive en tête avec près de 1.500 sièges conquis, et presque autant de perdus pour le Labour. Les appels à la démission au sein du parti s’intensifient, le ministre de la Santé Wes Streeting démissionne en mai pour pouvoir le concurrencer.

Le 11 juin, le secrétaire à la Défense John Healey donne le coup de grâce et claque la porte du gouvernement. « Vous avez été incapable, et le Trésor a refusé, de mobiliser les ressources dont la nation a besoin pour défendre le pays en cette période de menaces croissantes », écrit John Healey dans sa lettre de démission.

Le « roi du Nord » Andy Burnham en embuscade

Selon Sky News, des poids lourds du gouvernement, dont la ministre des Affaires étrangères Yvette Cooper, ont pressé Keir Starmer de céder sa place. Par ailleurs, plus de 100 députés travaillistes réclamaient son départ, soit environ un quart des députés du parti, selon l’agence Press Association.

La démission de Keir Starmer était d’autant plus évidente que son successeur paraît tout désigné. Le très populaire Andy Burnham, ex-maire du Grand Manchester, ne cache plus sa volonté de poser ses valises à Downing Street. Après avoir remporté le 18 juin dernier une élection partielle, il a été investi ce lundi député, étape nécessaire pour devenir Premier ministre.

Le Comité exécutif national du Labour doit annoncer l’ouverture des candidatures pour lui succéder le 9 juillet, Keir Starmer restant en poste jusqu’à la désignation d’un successeur. Selon certains médias britanniques, le « roi du Nord » Andy Burnham pourrait lui succéder dès le 17 ou 18 juillet.

La démission de Keir Starmer, à la veille du 10e anniversaire du vote sur le Brexit, souligne l’instabilité politique qui touche le pays depuis que ses habitants ont décidé de quitter l’Union européenne. Depuis 2010, le pays changé six fois de chef de gouvernement.

Source BFM

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