La Côte d’Ivoire va-t-elle perdre sa place de premier exportateur mondial de cacao ?

Reportage exclusif dans l’Indenié-Djuablin, autrefois boucle du cacao 

La Côte d’Ivoire conserve toujours sa place de leader dans la production mondiale du cacao avec 2,2 millions de tonnes en 2020. Mais derrière les chiffres, la vie de la filière inquiète dans certaines contrées notamment  dans l’Indenié-Djuablin. Jadis première boucle du cacao, cette zone est aujourd’hui à la cinquième place dans le classement des grandes zones de production (90000 tonnes/an) et l’on s’interroge sur la relève dans les décennies prochaines eu égard à la ruée vers l’orpaillage, le non-respect du Différentiel de revenu décent (Drd), l’effet Covid 19 et aussi l’attitude des jeunes qui ont démissionné des activités agricoles.

Mardi 15 juin, dans le village de Kodjina, à Abengourou, Kouadio Adjoua Viviane, productrice de cacao,  est à la tâche dans son champ de 6 hectares, qui équivaut à presque 3 tonnes de fèves à la récolte.

Pratiquement seule à cabosser ses fèves, la paysanne est parfois aidée par des manœuvres qui s’emploient aussi à désherber son champ. «Si l’Etat ne fait pas face à la situation des planteurs d’ici 10 à 20 ans, la cacaoculture va disparaître. Parce que les cacaoculteurs ont trop de problèmes. Le cacao n’est pas bien payé. Même si l’on nous dit parfois que le prix bord champ est à 1000 Fcfa, nous sommes contraints de livrer notre production à 800 Fcfa ou 750 Fcfa», déplore Kouadio Viviane.

Aujourd’hui, les coopératives ne peuvent pas bien payer les paysans parce qu’elles n’ont pas la possibilité de livrer les fèves à Abidjan. Les microfinances peuvent octroyer des financements mais elles

exigent des taux d’intérêt très élevés pour les remboursements et des délais qui ne conviennent pas forcément à l’emprunteur, lequel ne maîtrise pas le revenu de sa récolte. Une situation qui montre les difficultés que subissent au quotidien certains acteurs de la filière cacao.

Selon Maurice  Sawadogo, président de la Société coopérative des agriculteurs Agnintie d’Abengourou (Scoop 3A), Il y a des coopératives qui ont vendu leur production à certaines personnes et qui ne sont pas encore rentrées en possession de leur argent, à Abengourou et même à Agnibilekrou. «Il y a plus de 40 à 50 millions de Fcfa qui n’ont pas été réglés, donc des présidents de coopératives trainent à Abidjan. Ils ne peuvent pas rentrer au village», explique-t-il.

En dépit de la bonne santé de la filière face au changement climatique, M. Sawadogo Maurice, également vice-président de la Fédération des organisations de producteurs de café cacao (Fopcc), estime également qu’au niveau des prix il y a un problème. «Le prix qui était à 1000 Fcfa/kg pendant la grande campagne n’a pas été considéré pendant la petite traite. Ils ont pu dédommager les exportateurs et notamment les petits exportateurs. Il n’y a pas de loi qui stipule qu’on doit dédommager les coopératives. Donc, ils sont des laissés pour contre, poursuit-il.

Ancienne première boucle du cacao, avec des producteurs renommés, Abengourou essaie de s’adapter aujourd’hui à cette situation cacaoyère qui est aussi frappée de plein fouet par la Covid 19. «Il y a eu beaucoup d’invendus avec la crise sanitaire, des paysans étaient obligés de vendre leurs fèves à 750 Fcfa/kg. Ceux qui ont voulu vendre à 1000 n’ont pas encore eu leur argent», renchérit Serikpa Eric, cacaoculteur.

Face aux difficultés de la filière, de plus en de plus de cacaoculteurs se tournent vers la diversification. C’est le cas du conseiller agricole Maurice  Sawadogo, qui s’est lancé dans la pisciculture et l’hévéaculture. «L’hévéa par exemple est à 319Fcfa/kg ; ça permet d’avoir quelque chose pour scolariser les enfants. Le Covid nous a impacté, c’est vrai qu’il y a eu des appuis mais pas dans le cacao. Nous sommes obligés de nous tourner vers le Conseil café -cacao, espérant avoir quelque chose pour dédommager les coopératives et les acheteurs de produits», a-t-il affirmé.

De nos jours, dans cette zone, plusieurs manœuvres qui aidaient les paysans à développer leur activité agricole ont migré vers les zones aurifères pour devenir orpailleurs. Une raison qui explique aussi la baisse de la production. Plus inquiétant encore, les jeunes de 18 ans, qui ont maintenant l’âge d’aider leurs parents paysans dans les champs, lors des grandes vacances, sont en train de démissionner, déplore Tigori Minata, dont le grand père fut l’un des grands producteurs de cacao de l’Indenié. «Il faut que l’Etat revise les dispositions afin que le fils du paysan puisse, s’il le veut, assurer la relève de ses parents et apprenne à un certain âge la cacaoculture. Actuellement, à l’âge de 17 ans, ils sont en vacances, mais refusent de nous aider. Ils ne veulent plus rien faire, sous le prétexte de l’interdiction de la traite des enfants dans les champs», fait-elle remarquer.

Approuvant la scolarisation des enfants, Tigori Minata souligne cependant que pendant les vacances ils peuvent venir juste voir la pratique agricole et l’apprendre plus tard. Car «la mort ne prévient pas. Si demain je ne suis pas là et que ces enfants ne connaissent pas les périmètres de ma plantation, le manœuvre risque de se l’approprier», s’attriste-t-elle.

La particularité d’Abengourou, contrairement à d’autres régions, est que les femmes ont droit à la terre. Un droit consacré par la coutume. Une décision royale l’approuve. Ce qui explique la présence massive des femmes dans la cacaoculture ou l’hévéaculture etc. Mais, ce qu’elles souhaitent pour leur production, c’est la réduction des taxes qui avoisinent, selon elles, le seuil de 30%. «On aurait souhaité que ces taxes soient aussi reversées dans l’appui comme la fourniture de pesticides qui demeurent insuffisante au regard du périmètre de notre champ», note Kouadio Viviane. « Nos enfants n’ont pas d’emplois, nous-mêmes ne gagnons rien. En ce moment on travaille pour l’Etat ou pour nous même ? », s’interroge-t-elle.

Dans la plupart des villages d’Abengourou comme Ebilassokro, Sankadiokro, Niablé etc, l’interdiction de la traite des enfants dans les champs cacaoyères est  respectée. Le trafic qui s’opérait à la frontière ghanéenne via Niablé s’est estompé. «Concernant le Conseil national de surveillance, une véritable lutte contre la traite des enfants est en train d’être menée. Il y a eu des arrestations récemment. Ici les trafiquants sont en déroute. Les préfets jouent bien leur rôle.  Certes certains rentrent, mais pour que cela marche correctement, il faut chasser la pauvreté dans le milieu du cacao», affirme un conseiller agricole. Qui explique que tant que les manœuvres ne sont pas bien rémunérés, ils ne pourront pas s’occuper de leurs enfants et ceux-ci seront toujours dans les plantations. «Lorsqu’on fixe le prix de cacao à 1000 Fcfa/kg, il faut prendre des lois pour que ces prix puissent tenir un à deux ans. Mais chaque fois qu’on a un prix qui dépasse 800 Fcfa à 1000 Fcfa/kg, nous sommes confrontés aux désordres, donc on ne profite pas des prix que le gouvernement fixe. Il faut qu’il songe à mettre un contrôle comme  dans le cas du travail des enfants dans les champs. Afin que les intermédiaires ne tuent pas les petits producteurs».

Contrairement à la Cocoa Board au Ghana qui achète directement les fèves avec les planteurs, pour le revendre aux exportateurs, la Côte d’Ivoire a fait le choix de la libéralisation. Et les cacaoculteurs ne peuvent pas vendre directement leur production au Conseil café-cacao. D’où la présence des intermédiaires. A trois mois de la nouvelle campagne 2021-2022, les planteurs lancent un cri de coeur : «tant qu’on ne laissera pas les exportateurs au port et qu’ils viendront faire la concurrence aux acheteurs au bord champ, ça ne peut pas marcher. Ils ont les moyens et ils nous écrasent. Nous n’avons pas de moyens ni d’appui, on ne peut pas tenir devant ces multinationales ».

Le Conseil café cacao et les producteurs parlent le même langage pour l’amélioration des conditions de vie des planteurs

Mais, dans un souci d’harmonisation entre les activités du Conseil café cacao et celle de Cooaboard, le Chef de l’Etat ivoirien, Alassane Ouattara, et son homologue ghanéen, Nana Akuffo Addo, ont décidé de se mettre ensemble pour défendre non seulement les intérêts des producteurs mais aussi permettre une économie cacaoyère «prospère et durable».

A travers l’initiative Cacao Côte d’Ivoire Ghana mise en place, les deux pays entendent faire passer un message : les producteurs de cacao ne doivent pas vivent dans la précarité. Le Secrétaire exécutif de l’Initiative, Alex Assanvo, qui a pris ses quartiers à Accra, siège de l’initiative, l’a réaffirmé lors de la première réunion du comité de pilotage, le 22 juin à Abidjan. Pour lui, le seul moyen d’arriver à maintenir l’attractivité du secteur du cacao, c’est l’application stricte et non négociable du Différentiel de revenu décent (Drd), qui est déjà respecté par certains groupes. «Avec ceux-là nous allons travailler et espérons continuer à élever le niveau de revenu du paysan », affirme Alex Assanvo.

Même son de cloche chez le directeur général du Conseil café cacao, Yves Brahima Koné. Qui clame que les planteurs méritent aussi de vivre. «Certains trainent les pieds pour appliquer le Drd en faveur des planteurs. Lorsqu’on parle de durabilité, la base c’est payer le planteur. Si on ne paye pas décemment le planteur cela  ne sert à rien de parler de durabilité du cacao. Face à ce sujet brûlant, nous allons renforcer la gouvernance commune qui est l’initiative cacao Côte d’Ivoire Ghana. Un  outil qui intervient sur tous les aspects des problèmes qui concernent le planteur au quotidien», dit-il. Au dire du directeur général du CCC,  Sur 120 milliards de dollars que génère  le cacao au plan mondial, les planteurs ont à peine 5 milliards de dollars.

Issouf Kamagaté

Challenges Radio

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