Les nouveaux défis de la formation professionnelle dans l’assurance

Par Mandaw KANDJI, PDG de l’Institut Interafricain de profes Formation en Assurance et en Gestion des Entreprises (IFAGE)

L’Afrique est appelée à relever le défi de la formation pour développer le secteur de l’assurance qui reste encore peu exploité au niveau mondial. L’évolution de la pandémie du coronavirus a fait ressortir l’importance de la digitalisation des ressources pédagogiques.

Avec une part de marché à 1,3% des primes mondiales, le marché africain de l’assurance reste très marginal, au moment où l’Asie se situe à 33,6%, l’Europe à 28,9% et l’Amérique à 33,9%. Cependant nous devons lier ces observations avec les PIB/capita dans les pays africains : en Belgique le PIB/capita est de 41200 € en 2019, tandis que le PIB/habitant au Sénégal est de 1522 USD en 2018. Il est évident que les marchés d’assurance en Afrique n’ont pas les mêmes potentiels que les marchés européens. Face aux nombreuses difficultés rencontrées par l’industrie de l’assurance en Afrique et aux défis qu’elle doit relever dans la gouvernance et le système de gestion des risques, la formation des ressources humaines devient un enjeu majeur pour son développement. En effet, celui-ci repose sur le savoir-faire et le savoir-être des acteurs qui animent les marchés africains. Pour traiter de la formation des ressources humaines dans le domaine de l’assurance, il convient d’examiner le contexte actuel de la formation en assurance (I) avant d’aborder les défis à relever (II).

  1. Contexte

L’un des problèmes auxquels les entreprises d’assurance opérant en Afrique et particulièrement dans la zone de la Conférence Interafricaine des Marchés d’Assurance (CIMA) sont confrontées, réside dans la disponibilité de ressources humaines « fit and proper » ou ayant les compétences et l’honorabilité (PBA5 de l’AICA) et en nombre suffisant.

Cette problématique pourrait être appréhendée à deux niveaux :

– l’accès à une formation initiale de qualité ;

– la spécialisation dans des domaines pointus.

  1. L’accès à la formation

Malgré les efforts déployés dans la résorption des besoins de formation du secteur des assurances, il n’est pas rare de voir des compagnies qui opèrent avec seulement deux (2) voire trois (3) cadres supérieurs qualifiés et quelques techniciens supérieurs ou agents de maîtrise ; ce qui pourrait rejaillir négativement sur la performance de ces entreprises.

Qui plus est, ces cadres et techniciens supérieurs ont souvent reçu une formation initiale générale dans les institutions d’enseignement supérieur en assurance.

Pour les techniciens supérieurs, leur formation en technique d’assurance touche aux bases techniques et juridiques de l’assurance et de la réassurance, aux catégories d’assurance, à la gestion comptable de l’opération d’assurance et de réassurance et à la réglementation.

Quant aux cadres supérieurs, ils bénéficient d’une formation initiale plus approfondie. En plus des modules cités ci-dessus, celle-ci s’étend aux notions fondamentales en actuariat, aux outils de pilotage, de contrôles et de gouvernance d’une entreprise d’assurance.

La formation en Licence et en Master Professionnels en Assurance dispensée par des établissements d’enseignement supérieur tels que l’Institut Interafricain de Formation en Assurance et en Gestion des Entreprises (IFAGE SA) fournit respectivement des technico-commerciaux hautement qualifiés et des cadres aptes à intégrer le top management des compagnies ou à devenir des intermédiaires d’assurance.

Malgré sa pertinence, la formation initiale doit être complétée par une formation professionnelle continue (ou en Anglais : Continuous Professional Development).

En raison des faibles budgets alloués par les entreprises à la formation, ces cadres et techniciens ne bénéficient pas souvent de plans adéquats et adaptés de formation qui leur permettent de faire une ‘mise à jour’ de leurs expertises tout au long de leur carrière, se retrouvant ainsi déconnectés et en déphasage avec les mutations récentes. Il s’y ajoute que pendant très longtemps, des opportunités de spécialisation dans des domaines tels que l’actuariat et la gestion des risques, qui est une spécialisation de l’actuariat, pour ne citer que ceux-ci, n’ont pas été ouvertes à la profession dans la zone CIMA.

  1. La spécialisation dans le domaine de l’assurance et de la réassurance

L’activité d’assurance embrasse un champ très vaste allant de la souscription des contrats au paiement des sinistres en passant par la réassurance, la gestion des investissements et la comptabilité.

Devant ce champ très vaste, la formation initiale générale risque d’être limitée, ce qui ouvre la voie à la spécialisation dans des domaines pointus tels que l’actuariat, la gestion des risques, l’intermédiation, etc. que des séminaires ne pourront pas couvrir.

Des initiatives apparaissent ces dernières années avec la mise en place de programmes en sciences actuarielles par des universités ou de écoles supérieures dans la zone CIMA ainsi que des certifications dans certains domaines tels que la gestion des risques et l’intermédiation etc.

  1. L’actuariat

Commençons d’abord avec la définition universelle d’actuaire :

Les actuaires sont des professionnels hautement qualifiés qui analysent l’impact financier des risques pour les organisations.

Régis par des normes de pratique rigoureuses, ils appliquent leur expertise mathématique pour prévoir et minimiser l’incertitude financière.

Nous constatons que jusqu’à présent les compétences des actuaires en zone CIMA sont confinées à la tarification et aux calculs des engagements en assurance vie, les deux dans un environnement de solvabilité 1, or celles-ci embrassent également l’assurance non vie, la réassurance, les fonds de pension, les caisses de sécurité sociale etc. Elles s’étendent actuellement aux domaines émergents tels que :

La situation de solvabilité et les engagements de l’assureur, y compris les politiques de provisionnement, le calcul du capital de solvabilité exigé (ou exigence en fonds propres prescrit) et la détermination des provisions pour pertes et risques financiers ;

La gestion actif passif ;

La politique d’investissement de l’assureur et l’évaluation des actifs ;

La situation future de solvabilité de l’assureur et la suffisance des capitaux en effectuant des stress tests sous différents scénarios ;

Le traitement équitable des assurés ;

Les politiques de réassurance et de souscription ;

Le développement et la conception des produits ;

La fiabilité et l’adéquation des données, des méthodes et des hypothèses utilisées dans le calcul des provisions techniques.

Les actuaires peuvent être employés par :

  • Secteur public (ministères, caisses de sécurité sociale, autorités de contrôle, banque centrale…) ;
  • Secteur privé (assureurs, réassureurs, fonds de pension, cabinets de conseil, éditeurs de logiciels…) ;
  • Secteur supranational (Banque Mondiale, BAD, FMI, Nations Unies, BIT…)
  • Agences de développement (AFD, GIZ, USAid, UKAid …)
  • Organisations non gouvernementales (Médecins sans Frontières, MicroInsurance Network, …) ;

…).

  1. La gestion des risques des entreprises (ou ERM)

La gestion des risques d’entreprises (ERM) est un processus qui identifie, évalue, mesure, surveille et éventuellement atténue les risques.

Il s’agit d’un domaine émergent qui est au centre de toutes les activités menées par les entreprises notamment en assurance et en réassurance. C’est pour cette raison que les principes de base d’assurance (PBA) publiés par l’Association Internationale des Contrôleurs d’Assurance (AICA) ou IAIS en anglais lui ont consacré le PBA 8.

En ce moment, la réglementation CIMA est encore une réglementation de type ‘solvabilité 1’. Cependant il faudra se préparer pour une réglementation de type ‘solvabilité basée sur les risques’ d’aujourd’hui et donc offrir des formations dans le domaine de la gestion des risques.

  1. L’intermédiation

Le contrat d’assurance doit être présenté par un personnel qualifié remplissant les conditions de capacité prévues aux articles 508 et suivants du code CIMA.

Malgré ces conditions de capacité imposant une formation et/ou une expérience professionnelle, force est de constater que des personnes non formées et n’ayant aucune expérience professionnelle interviennent dans la distribution des contrats d’assurance.

Ainsi, on peut retrouver des boutiques multiservices, des gérants de gares routières, des agents de transfert d’argent, etc. présenter illégalement des opérations d’assurance au public. Cette situation souvent décriée crée une concurrence désordonnée et prive les consommateurs d’une bonne information sur les garanties et leur mise en œuvre ainsi que des conseils sur la prévention et les dispositions à prendre, en cas de sinistre. Il convient de signaler que le code des assurances qui prévoit en ses articles 508 et suivants une formation et/ou une expérience professionnelle, n’a pas défini les modalités d’organisation de celles-ci par les marchés nationaux d’assurance.

  1. Les défis

Pour contribuer au développement du secteur de l’assurance, les instituts de formation doivent recenser et répondre à l’ensemble des besoins des entreprises. Ceux qui ont été identifiés ci-dessus, ne sont pas exhaustifs et ne constituent qu’une illustration.

Les réponses à apporter qui sont autant de défis à relever, tournent autour de :

– l’intégration des technologies de l’information ;

– l’appropriation des évolutions et des mutations consécutives aux modifications de l’environnement réglementaire ;

– la prise en charge des métiers émergents ;

– les certificats de spécialité.

  1. L’intégration des technologies de l’information et la Formation Ouverte et à Distance (FOAD)

Les technologies de l’information ont considérablement transformé voire révolutionné les méthodes d’enseignement.

La digitalisation des ressources pédagogiques s’impose

En effet, la formation à distance et la Digitalisation des ressources pédagogiques sont les défis que le sous-secteur de la formation en assurance, en Afrique en général et en zone CIMA en particulier, doit relever afin de poursuivre sa mission d’amélioration continue de la qualité de ses programmes et infrastructures d’enseignement.

L’apparition de la Covid 19 en Afrique et au Sénégal en particulier, a bouleversé le fonctionnement de tous les secteurs d’activités. En guise d’exemple, nous pouvons citer le cas des Universités qui ont été contraintes de fermer leurs campus afin d’éviter une propagation de masse de la pandémie. Face à l’arrêt brusque des cours en présentiel dû à la COVID 19, certains établissements d’enseignement supérieur dont IFAGE SA ont fait preuve de résilience et de flexibilité pour faire basculer leurs cours entièrement à 100% en enseignement en ligne, afin d’assurer la continuité des activités pédagogiques.

La transformation des activités pédagogiques de la phase présentielle à la phase en ligne a entraîné une innovation de taille par l’utilisation de nouvelles approches pédagogiques. Celles-ci placent les étudiants au centre du dispositif de formation. C’est ainsi qu’ils deviennent des artisans de leur propre formation et les enseignants quant à eux, ne servant désormais que de guides et de facilitateurs.

En effet, la Formation Ouverte et A Distance (FOAD) s’applique aussi bien à la formation continue qu’à la formation initiale tant de manière individuelle que collective. Elle répond généralement à des situations d’éloignement, de handicap et se caractérise surtout par sa flexibilité.

L’option de la FOAD pour la troisième année de Licence Professionnelle en Assurance mise en place par IFAGE SA est conçue selon le système LMD et dans le respect scrupuleux de la réglementation en vigueur et des exigences universitaires. Le diplôme obtenu par la FOAD a la même valeur académique que celui délivré aux étudiants ayant suivi les cours en présentiel. Ce programme est destiné principalement à des professionnels ayant validé un niveau minimum de Bac+2. Il a pour objectif de doter en technique d’assurance, les professionnels du secteur des assurances désireux de se former, mais ayant des contraintes de temps et de déplacement.

  • L’appropriation des évolutions et des mutations consécutives aux modifications de l’environnement réglementaire

L’appropriation des évolutions et des mutations consécutives aux modifications de l’environnement réglementaire par le Conseil des Ministres de la CIMA est prise en charge par l’organisation d’une formation continue adaptée. Celle-ci peut être déclinée en séminaire ou en formation à la carte en présentiel ou en ligne.

En période de Covid 19, les séminaires de formation et les formations à la carte qui sont effectués en ligne sous forme de ‘webinar’ ou de ‘mooc,’ pourraient profiter à souhait à toutes les parties intéressées. Ils permettront de faire respecter les mesures barrières, réduire les frais généraux afférents à la formation et former un plus grand nombre de personnes. Pour mener à bien ces projets, des applications comme moodle, google classroom, dokeos, claroline, 360learning, bigbluebutton, offrent des outils intéressants de formation, de collaboration et d’interaction à distance.

  • La prise en charge des métiers émergents et le développement des certifications

La contribution du sous-secteur de la formation à la promotion du secteur de l’assurance passe par la prise en charge des métiers émergeants et le développement des certifications.

3.1. La prise en charge des métiers émergents

Dans la zone CIMA, l’actuariat et la gestion des risques font partie, entre autres, des métiers émergents dans le secteur des assurances. Il convient de mettre en place toutes les conditions favorisant leur développement.

3.1.1. L’actuariat

Beaucoup d’efforts sont déployés pour promouvoir la profession actuarielle en zone CIMA en innovant avec la mise en place de la Licence et du Master Professionnels en Actuariat.

En collaboration avec des institutions internationales de référence, les écoles de formation en actuariat qui viennent d’ouvrir dans la zone CIMA, ont pour ambition de mettre à la disposition du secteur des actuaires et des chargés d’études actuarielles qualifiés.

L’école d’actuariat ouverte au sein de l’Institut Interafricain de Formation en Assurance et en Gestion des Entreprise (IFAGE SA) assurant un parcours de formation de la licence au master professionnel dispose déjà d’un centre d’examen de certification post Licence pour l’organisation des examens de la Society of Actuaries (SOA – www.soa.org) des Etats Unis d’Amérique. Il en est de même pour l’organisation des certifications de l’institut des actuaires de la Grande Bretagne nommé Institute and Faculty of Actuaries (IFOA – www.actuaries.org.uk). Les examens de la SOA et de l’IFOA conduisent à la certification pour un actuaire Vie et pensions (sécurité sociale, fonds de pension).

Par ailleurs, les examens destinés aux actuaires Non-Vie sont effectués par le Casualty Actuarial Society (CAS – www.casact.org) qui permettent aux candidats certifiés de devenir des actuaires spécialisés en gestion de biens, réassurance, risk management et en finance.

En outre, dans le domaine des sciences actuarielles, pour devenir un ‘actuaire certifié’ (‘fellow’ ou ‘fully qualified’), il faudra passer les examens professionnels organisés par une association qui est membre titulaire de l’Association Internationale des Actuaires (AAI – www.actuaries.org).

Enfin, l’obligation de formation professionnelle continue communément appelée Continuous Professional Development (CDP) pèse sur chaque actuaire ‘certifié’ ou ‘fully qualified’ qui veut conserver son titre.

  • La gestion des risques

Des certifications sont organisées pour développer des compétences en matière de gestion des risques.

Des centres de formation comme IFAGE SA préparent les professionnels de même que les étudiants à des certifications internationales en Risk Management comme le RIMAP organisé par la Federation of European Risk Management Associations (FERMA).

Enfin, dans le domaine du risk management (ou gestion des risques), tout candidat intéressé peut également devenir risk manager certifié en effectuant les examens du Certified Entreprise Risk Actuary (CERA www.ceraglobal.org).

3.2. Le développement des certifications

La formation étant une discipline évoluant en fonction des besoins, il en est de même pour les méthodes pédagogiques utilisées. Le contexte actuel du marché de l’emploi étant de plus en plus complexe et pointu, la primauté des compétences des ressources humaines sera favorisée, en terme de recrutement, à l’instar du système anglo-saxon.

Pour contribuer à la résolution de l’absence de formation ou de formation insuffisante dans la formation des intermédiaires, un Certificat Professionnel de Spécialité en Intermédiaire d’Assurance (CPS-IA) a été mis en place en 2019, par le Ministère de l’Emploi de la Formation Professionnelle et de l’Artisanat du Sénégal en collaboration avec IFAGE.

Cette formation courte de six (6) mois fournit des profils d’intermédiaire (courtiers, agents généraux, mandataires). Ceux-ci subissent un examen final de certification de compétences organisé en rapport avec la Direction des Examens, Concours Professionnels et Certifications (DECPEC). Le CPS-IA obtenu, à cet effet, est un diplôme d’Etat dont la reconnaissance par le milieu professionnel ne souffre d’aucune difficulté.

Au Sénégal, la première promotion d’apprenants formés par IFAGE SA a été certifiée en février 2020 avec un taux de réussite de 72,5%. En guise de conclusion, nous retiendrons que pour mener à bien toutes les actions de formation, il est impératif de tenir compte non seulement des besoins des parties prenantes mais également de renforcer le partenariat public-privé, à travers la mise en place de certifications et de formations conjointes.

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