Emmanuel Macron aux jeunes africains : «l’AFD va changer de nom»

De notre envoyé spécial à Montpellier, Dia El Hadj Ibrahima.


Vieille dame de plus de 80 ans, l’Agence Française de Développement (AFD) va faire sa mue sur la suggestion d’une activiste africaine, approuvée séance tenante le 8 octobre en marge du sommet Afrique-France. Face à 11 jeunes africains pugnaces, Emmanuel Macron a abordé les questions sensibles du Franc CFA, du troisième mandat en Côte d’Ivoire, du coup d’Etat au Mali, de la transition au Tchad ou encore d’éventuelles excuses de la  France à l’Afrique pour le fait colonial. Le président a été cash. Le film.

La rencontre de Montpellier entre le président français Emmanuel Macron et les porteurs de voix de la jeunesse africaine a  commencé le 8 octobre sur les chapeaux de roue. D’emblée un constat: le sommet Afrique- France a complètement changé de format et de fond avec cette 28 éme édition. Pas trop de protocole. Pas  trop de non dits aussi.
Le débat était direct, sincère et cash entre le Président Macron et 11 jeunes  aux réputations de contestataires bien établies dans leurs pays respectifs. Sélectionnés pour débattre avec le président Macron, ces jeunes ont répondu présent, poussant le président français à prendre des décisions directes et définitives par rapport à certains dossiers sensibles.

Ces 11 jeunes venus du Sénégal, de Madagascar, du Mali, de la Guinée, du Burkina Faso, du Maroc, du Kenya, de la Côte d’Ivoire, du Cameroun, du Tchad et du Congo ont donné le la, quatre heures durant, à un Emmanuel Macron des grands jours sous le regard attentif de Achille Mbembe, l’architecte de ce nouveau sommet Afrique-France, l’homme à qui est revenu la tâche de diagnostiquer l’état clinique des relations des deux partenaires et d’élaborer un rapport avec des propositions honnêtes et  objectives pour réinventer ensemble la nouvelle relation Afrique France.

Le camerounais,  avec un accent sec et plutôt anglophone, s’est adressé à Macron en le remerciant au nom de tous et en rappelant que les participants sont venus à ce forum pour dire avec honnêteté et sincérité  «ce que ces relations ont été, ce qu’elles sont et ce que nous souhaitons qu’elles deviennent».

Le théoricien du post-colonialisme a campé le débat en quelques mots : «la relation Afrique France est abîmée, elle doit changer. Nous n’avons pas le choix, les liens sont distendus. Vous nous avez demandé de penser cette relation en 2030, d’imaginer notre futur souhaitable, mais ceci n’est pas simple parce qu’il s’agit de construire librement une vision et de mettre en place une feuille de route pour qu’elle devienne réalité. 2030 est loin et tout doit commencer aujourd’hui. Notre avenir doit se construire dans un dialogue sincère pour donner une chance à notre communauté de destins».

Tour à tour, les jeunes africains sont revenus sur les questions de l’esclavage, du colonialisme, de la présence militaire de la France en Afrique, de la supposée main invisible de la France dans  le maintien de certains chefs d’État africains au pouvoir ou de la non moins main invisible pour renverser certains chefs d’État en déphasage avec le Quai d’Orsay.

Du franc CFA et de l’après rencontre d’Abidjan, de l’implication et de l’association de la société civile dans les projets issus de l’aide publique française au développement pour que ces programmes soient inclusif. Les jeunes interlocuteurs du président français ont passé en revue tous les points de friction d’une relation complexe liant leurs pays à l’ex -colonisateur.  Les exigences vont jusqu’à la demande de changement de la dénomination de l’Agence Française de Développement (AFD) car les jeunes pensent que cette agence, navire amiral de la coopération française, reste un facteur de blocage du développement économique africain.

Les  jeunes ont appuyé l’idée de création d’un fonds de démocratie  dont l’objectif serait de soutenir la société  civile et  la jeunesse africaines dans la promotion des valeurs de la démocratie, loin de la politique.

Les activistes soulignent également qu’il faut certes penser au futur de la relation Afrique France mais  qu’il faudra  avant tout panser les plaies du colonialisme. Au fil du débat, un des représentants des jeunes exigera au Président français de demander pardon  au peuple Africain pour les méfaits  du colonialisme français. Les jeunes activistes en conviennent, «l’Afrique n’a plus besoin d’aide pour se développer mais juste de bien gérer ses ressources et de bien négocier les partenariats avec les investisseurs étrangers».

Ne m’appelez plus aide au développement !

En réponse aux séries de questions posées, le président Macron a été direct. Concernant l’aide au développement, il n’a  jamais parrainé l’idée de l’aide mais plutôt de l’investissement solidaire dont l’impact serait beaucoup plus visible et inclusif.

En réponse à question du changement de nom de l’Agence française de développement (AFD), le président a donné son accord pour une nouvelle dénomination. “Déjà, nous avons commencé à changer  beaucoup de choses  mais comme je l’ai dit il y a quelques années à Ouaga,  la méthode n’a pas encore changé. Aujourd’hui, la moitié des projets financés par l’AFD passe par la société civile et nous comptons aller beaucoup plus dans cette direction”. Mais, avertit Macron, il ne faut surtout pas penser que tout ce que porte un gouvernement comme projets  n’est pas bon. “Il y a beaucoup de pays où les dirigeants sont démocratiquement élus et où nous continuerons à apporter nos financements”.

Par rapport au colonialisme, le président français rappelle que “nous sommes tous les enfants d’une histoire, une histoire douloureuse qui pèse beaucoup sur nos épaules et nous encombre. Une histoire  qu’on ne changera pas. Quand je dis qu’on ne la changera pas ce c’est pas vrai qu’on oubliera le passé. Ce changement passe par un discours de reconnaissance et de considération”.

Par rapport à la demande explicite de pardon au nom de la France, Emmanuel Macron estime que ce n’est pas ce qu’il doit faire,  parce que c’est trop facile. “Dire pardon pour moi veut dire en quelque sorte que je voudrais me délier. Je ne crois pas à une politique de pardon entre le lien qu’il ya entre  la France et l’Afrique. Je crois plutôt à une politique de reconnaissance. Je l’ai assimilé dans ma campagne électorale et je l’assume aujourd’hui en tant que président de la République. Oui au discours de reconnaissance, aujourd’hui comme demain, car une fois que je reconnais je nomme tout ce qui va avec. Je nomme ce que les historiens ont documenté. Ce qui est établi en  vérité et j’en prend ma part pour en débattre».

Dans le rapport d’Achille Mbembé, il y a des propositions solides et concrètes et donc, poursuit Emmanuel Macron, «je suis prêt à m’engager avec vous, les historiens français et les jeunes  Africains, pour retracer la vérité et bâtir une nouvelle page de notre histoire. Vous savez aujourd’hui il y a beaucoup de gens et puissances qui manipulent notre histoire».

Et le président français d’évoquer la Russie et d’autres concitoyens sans les nommer.  “Il y a beaucoup de puissances qui ont été coloniales à l’égard de l’Afrique et qui ne cessent d’attaquer nos relations». Il faudra, suggére-t-il, qu’on arrive, entre français et Africains,,à écrire la vraie histoire avec la reconnaissance du passé colonial afin de transmettre et enseigner à nos enfants la vérité et rien que la vérité».

Par rapport à la position de la France sur le changement constitutionnel en Côte d’Ivoire, Macron signe et persiste qu’il n’a jamais soutenu cette idée de troisième mandat et d’ailleurs, rappelle-t-il en évoquant son célèbre tweet, dix minutes après le discours de Ouattara déclarant ne pas briguer un troisième mandat, il s’était  exprimé pour dire que ce que ADO avait fait était historique. “Il se trouve que le candidat qu’il a choisi est décédé pendant la campagne. Comme vous le savez, cela a  été public et j’ai fait le maximum pour que un autre candidat soit désigné. Je ne suis pas en charge du parti qui a choisi le candidat donc il  n’a pas tenu son engagement mais la France a été très claire dans sa demande à ADO pour le respect de la démocratie”. Il faut le dire, sur cette question ivoirienne, Macron a utilisé l’expression “circonstance exceptionnelle” qu’il réitérera un peu plus tard en évoquant (voir plus loin) le cas du Tchad.

Par rapport à la présence militaire de la France au Mali, Macron estime qu’il n’a jamais maintenu une base militaire sans la demande d’un Etat souverain. “Nous avons envoyé nos enfants défendre et sécuriser des territoires loin de leurs familles. En 2013,  lorsque le président Hollande a décidé de lancer l’opération Barkhane et quand à mon accession au pouvoir, j’ai décidé de maintenir ces opérations, c’est parce que  l’État malien, les dirigeants de la sous région  et de la CEDEAO me l’ont demandé. Nous sommes intervenus pour que ces États  ne tombent pas dans les mains des jihadistes. Je vous le dis sincèrement, s’il n y avait pas l’armée française, le Mali  serait aujourd’hui dirigé par des jihadistes, c’est ça la réalité. Il ne faut jamais oublier qui nous a demandé de venir, pourquoi et dans quel cadre. La France ne s’installe pas contre la volonté des États  africains mais plutôt à  leur demande”.

Par rapport aux séries de coup d’Etat en Afrique, le président Macron est ferme et soutiendra toujours la position des institutions africaines. La France est aussi disposée à soutenir les organisations africaines dans tous les processus d’alternance démocratiques.

Achille Mbembé pour présider le fonds de financement de la démocratie

Le sommet Afrique France fera l’objet prochainement de la mise en place d’un fonds de financement de la démocratie qui sera porté par la France mais le tout sera dans la méthode. La nouvelle structure sera financée  par la France  mais ne sera  pas un fonds au service de la diplomatie française. “Car  à la seconde, si ce fonds est au service de la diplomatie française, soit  les dirigeants vont vouloir le diriger et l’exploiter à leur besoin, soit ils vont vous dire que par le biais de ce fonds, vous êtes entrain de financer leurs opposants. Il faut que la gouvernance de ce fonds soit  en quelque sorte indépendante et gérée par un comité scientifique et démocratique avec des experts africains et français qui orientent les choses”. Pour donner plus de responsabilités à Achille Mbembé et à son équipe de jeunes, Macron souhaiterait leur confier ce fonds mais avec d’autres profils.

Le nouveau sommet Afrique France est une opportunité pour faire tomber les murs qui séparent ces nouvelles générations africaines et françaises et construire sur de bonnes bases des ponts pour réinventer les liens de coopération et d’amitié entre la France et l’Afrique d’aujourd’hui.  Impliquer beaucoup plus les jeunes dans la prise de décisions pour écrire leur avenir reste une des priorités du président français. Qui compte aussi sur la diaspora pour rapprocher les africains d’Afrique et ceux de la France, en les impliquant et en leur confiant des postes stratégiques à la tête d’établissement public français et au niveau des ambassades de France en Afrique. Telles sont les  priorités du président Macron qui a envie d’ouvrir une nouvelle page. La création d’une maison culturelle africaine en France qui portera tous les symboles historiques des peuples africains aidera dans cette volonté de rapprochement.

Franc CFA:les réserves de change ont été transférés

Par rapport au Franc CFA, les nouveaux accords monétaires entre la France et l’UEMOA annoncés en décembre 2019 à Àbidjan ont été mis en œuvre. Les réserves de change ont été transférés aux pays concernés. “Mais, admet Macron, par crainte d’instabilité monétaire au niveau de la zone, les pays africains nous demandent de garder  les instruments de garantie. Si demain, les dirigeants africains ou les autorités monétaires nous disaient  d’aller plus loin, je vous le dis tout de suite que je le ferai. Tant qu’il n y a pas de demande de leur part, cela serait très difficile pour nous de le faire car ils risquent de voir cela  comme abandon. On doit réussir à soutenir et à bâtir une monnaie régionale surtout à la veille de ce projet d’intégration économique régionale (ZLECA)”.

Et Emmanuel Macron de poursuivre dans son élan. “Je suis prêt à aller jusqu’au bout dans tout projet qui nous permettra ensemble de réinventer et de redynamiser nos relations  historiques,  économiques et sociales». Des assurances qui sonnent comme une garantie forte et non convertible.

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