Quelle stratégie pour le troisième tour ? Le temps des alliances

 Dans le contexte actuel de la Vᵉ République, la coopétition risque de s’imposer à la grande majorité des formations politiques françaises. Par Olivier Guyottot, INSEEC Grande École. Avant même de connaître le résultat du 1er tour de l’élection présidentielle du 10 avril et le nom des deux finalistes, La France Insoumise (LFI) proposait début mars à Europe Ecologie Les Verts (EELV) de réfléchir à un accord pour les élections législatives.

Jordan Bardella vantait les qualités d’Eric Zemmour et la proximité entre leurs deux mouvements lors d’un débat organisé par Valeurs Actuelles… alors que Marine Le Pen « tendait la main » à sa nièce Marion Maréchal quelques semaines après le ralliement de cette dernière au candidat de Reconquête! !

Si coopération entre compétiteurs, connue sous le nom de coopétition, et alliances stratégiques ne sont pas spécifiques aux cercles politiques et sont souvent des moyens de coopérer tout en se faisant concurrence, la logique actuelle de la Ve République impose à la grande majorité des formations politiques françaises ce type de stratégies.

Les élections législatives, 3ᵉ tour de l’élection présidentielle

Le passage du septennat au quinquennat présidentiel introduit par la loi constitutionnelle du 2 octobre 2000 a permis de faire coïncider la durée du mandat présidentiel avec celle du mandat des députés et les élections législatives suivent aujourd’hui de quelques semaines l’élection du président de la République au suffrage universel direct.

Certains considèrent que les élections législatives constituent de ce fait le « 3ᵉ tour » de l’élection présidentielle dans la mesure où elles pourraient permettre d’élire une autre majorité que celle soutenant le président fraîchement élu et le forcer à cohabiter.

Le scrutin uninominal majoritaire à deux tours utilisé dans le cadre des élections législatives françaises est aussi un élément qui pousse à nouer des alliances dans la mesure où il laisse peu de chance aux petits partis de faire élire seuls leurs candidats ou à des familles politiques divisées de peser efficacement sur les débats du Palais Bourbon.

Pour les petites formations politiques, ces stratégies sont le moyen d’obtenir un nombre suffisant de députés pour constituer un « groupe » à l’Assemblée Nationale – il faut 15 députés pour faire un groupe depuis 2009 – et de servir de force d’appoint à un plus gros parti.

Pour ces derniers, les stratégies d’alliance peuvent permettre de s’assurer une majorité quand celle-ci n’est pas garantie ou de peser face à une nouvelle majorité… et éventuellement de se positionner dans l’optique de l’élection présidentielle suivante.

Une situation très différente de 2017

En 2017, beaucoup d’alliances avaient été scellées en amont de l’élection présidentielle (La République en Marche – LREM – et le Mouvement Démocrate – MoDem-Parti socialiste et EELVLFI et Parti Communiste notamment). La situation de 2022 est de ce point de vue assez différente puisqu’écologistes et communistes présentent par exemple chacun un candidat propre (Yannick Jadot et Fabien Roussel).

Les perspectives d’alliances de 2022 sont aussi impactées par l’anticipation d’une réélection de l’actuel président de la République que l’écrasante majorité des sondages annonce gagnant depuis plusieurs mois.

Ce scénario annoncé force les autres partis politiques ou certaines personnalités à se projeter sur l’après-présidentielle, par exemple Marion Maréchal ou Édouard Philippe sur les élections présidentielles de 2027 et l’après-Macron.

Une majorité présidentielle déjà unie

Pour la majorité présidentielle, les perspectives de réélection et les nombreux soutiens issus de droite (Jean‑Pierre Raffarin, Renaud Muselier, Christian Estrosi…) comme de gauche (Manuel Valls, François Rebsamen…) semblent constituer un socle solide pour Emmanuel Macron. Au-delà du ralliement de certains petits groupes parlementaires issus du PS et de LR, de nouvelles alliances stratégiques structurantes, à l’image de celle entre LREM et le MoDem en 2017, paraissent peu probables au moment d’aborder les élections législatives.

Si le manque d’implantation locale demeure une faiblesse du parti présidentiel, la logique d’une dynamique post-élection présidentielle, qui a prévalu jusqu’ici pour tous les présidents sous la Ve République et avait permis à Emmanuel Macron de remporter assez largement les législatives de 2017 avec 350 députés sur 577 sièges, devrait théoriquement prévaloir.

Mais si Emmanuel Macron est finalement réélu le 24 avril prochain, la question sera sans doute de savoir si les conséquences d’événements aussi extrêmes et inattendus que la crise du Covid et la guerre en Ukraine viendront mettre en doute la victoire attendue de la majorité présidentielle aux élections législatives.

Équation compliquée pour Les Républicains et le Parti socialiste

La situation est toute autre pour les deux anciens partis dominants de la Ve République. Avec 29 députés obtenus en 2017 et désormais une réelle chance de ne pas dépasser les 5 % au 1er tour de l’élection présidentielle (et de ne pas voir ses dépenses de campagne remboursées), le Parti socialiste semble stratégiquement dans l’impossibilité de faire l’économie d’une alliance pour espérer exister lors des législatives.

Des accords avec EELV et/ou le Parti Communiste feraient alors notamment écho au Programme Commun de 1972 et à la Gauche Plurielle de 1997. La première avait rassemblé le Parti Communiste, le Parti socialiste et le Mouvement des Radicaux de Gauche autour d’un programme commun de gouvernement. La seconde avait réuni la quasi-totalité des partis de gauche dans le cadre du gouvernement de cohabitation de Lionel Jospin sous la présidence de Jacques Chirac.

En 2017, Les Républicains avaient mieux résisté et obtenu 113 députés. La désignation réussie de Valérie Pécresse comme candidate LR à l’élection présidentielle semblait alors pouvoir relancer le parti de droite.

Pourtant, le résultat est aujourd’hui catastrophique après ce premier tout de scrutin. Et les possibilités d’alliance semblent très faibles pour un parti coincé entre LREM, le Rassemblement national et le projet d’Union des Droites de Reconquête ! (qui tente d’attirer à lui le courant d’Eric Ciotti) sans risquer la désagrégation.

La facilité des deux partis à obtenir les 500 parrainages d’élus, nécessaires pour valider leur candidature à l’élection présidentielle est venue rappeler la force de leur présence locale malgré les difficultés pour rester unis.

Leur nombre de députés aura vraisemblablement un impact direct sur leur survie politique et financière. Leur capacité à endosser le costume du « petit » parti, après avoir longtemps été la force dominante des coalitions passées, est un défi de taille et sera sans doute un élément clef pour mettre en place avec succès une telle stratégie.

Guerre des chefs à l’extrême droite…

Le cas d’une élection présidentielle réunissant deux formations d’extrême droite sous la Ve République n’est pas inédit et rappelle les élections présidentielles de 2002. À cette occasion, Jean‑Marie Le Pen et Bruno Mégret étaient tous les deux candidats suite à leur rupture de 1999. Mais l’analogie s’arrête ici puisque Bruno Mégret n’avait obtenu que 2,34 % des suffrages et que Jean‑Marie Le Pen avait, à la surprise générale, accédé au second tour.

En réalité, la situation actuelle renvoie plutôt au duel Chirac/Balladur de 1995. Si Chiraquiens et Balladuriens s’étaient finalement retrouvés derrière Jacques Chirac pour le second tour de l’élection présidentielle, l’affrontement sans merci entre les deux camps avait durablement nourri les inimitiés et les tensions au sein de la droite conservatrice.

Alors que Marine Le Pen s’est qualifiée pour le second tour, elle devra donc rassembler son camp, mais s’entendre avec les ex-membres du Rassemblement national comme Gilbert Collard ou avec Eric Zemmour ne sera pas facile.

Cette alliance paraît pourtant inéluctable entre deux partis, le Rassemblement national et Reconquête ! qui pèsent à ce jour près de 30 % des intentions de votes et dont l’électorat semble naviguer d’un camp à l’autre en vase communicant.

Mais l’enjeu de cette stratégie d’alliance va bien au-delà des élections législatives. Quelle stratégie pour conquérir un jour le pouvoir ? Quel avenir pour le parti fondé par Jean‑Marie Le Pen et pour le mouvement Reconquête! ? Qui, en cas de réélection d’Emmanuel Macron, prendra la tête de ce courant politique et se positionnera pour le représenter lors de l’élection présidentielle de 2027, alors que les prétendants ne manquent pas (Marine Le Pen, Eric Zemmour, Marion Maréchal, Jordan Bardella notamment) ? Toutes ces questions pèseront forcément sur les négociations et sur les décisions à venir.

Rapports de forces à gauche

La volonté de LFI de convaincre EELV de travailler sur un accord pour les législatives avant même l’issue du 1er tour n’est sans doute pas exempte de « calculs » politiques. Cette annonce pourrait favoriser un vote utile pour le candidat de gauche le mieux placé selon les sondages (en l’occurrence celui de LFI) et pousser Yannick Jadot à cesser de critiquer la complaisance de Jean‑Luc Mélenchon à l’encontre de Vladimir Poutine.

Face à la dynamique de Marine Le Pen, LFI sort battue, mais renforcée, de ce 1er tour. Mais ce demi-succès, sur lequel LFI n’avait pas réussi à capitaliser à l’époque, ne devrait pas renverser un rapport de force qui a tourné en faveur de EELV lors des élections européenne de 2019 et des municipales de 2020.

Dans la perspective d’une alliance stratégique entre les deux partis, cette question est centrale tant la volonté hégémonique de LFI à gauche est source de tensions.

Les oppositions de fond, qui existent sur de nombreuses questions entre les forces de gauche (sur l’Europe et la place de la France dans le monde, le nucléaire, la question de la laïcité, le rapport au communautarisme…), et les questions de personnes demeurent aussi des sources de divergences qu’il faudra dépasser.

La personnalité et les outrances de Jean‑Luc Mélenchon, qui devrait a priori passer la main et ne pas se représenter en 2027 compte tenu de son âge, ont jusqu’à présent constitué l’un des principaux freins à un rapprochement stratégique.

Finalement, s’il est évident que de nombreuses tractations pour former des alliances, à droite comme à gauche, vont continuer à avoir lieu d’ici les élections législatives, la principale interrogation concerne sans doute la capacité des formations à dépasser les antagonismes qui les avaient empêchées de s’allier lors de l’élection présidentielle.

Bouleverser les rapports de force que va dessiner l’élection présidentielle du 10 et du 24 avril et faire des législatives le 3e tour de la présidentielle seront pourtant vraisemblablement à ce prix.

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Par Olivier Guyottot, Enseignant-chercheur en stratégie et en sciences politiques, INSEEC Grande École.

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

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