Au Mali, un second coup d’Etat en neuf mois fige le pays dans la crise politico-militaire

Tentative de coup d’Etat infructueuse au Niger en mars, putsch au Tchad en avril et coup « de force » au Mali en mai : pas moins de trois tentatives de coup d’Etat en moins de trois mois, dont deux avec succès, ont été répertoriées dans les pays du G5 Sahel. La transition malienne a du plomb dans l’aile et la situation politique nationale atteint un point critique qui pourrait bien favoriser les mouvances jihadistes régionales et entraîner une redistribution des cartes géopolitiques.

Retour sur les faits. Le 24 mai, le bruit court que Bah Ndaw, président de la Transition, et Moctar Ouane, son Premier ministre, ont été arrêtés, quelques heures après la présentation d’un nouveau gouvernement qui venait de s’ouvrir à l’opposition en intégrant notamment deux membres de l’Union pour la République et la démocratie (URD). Le colonel Goïta, l’homme fort du Mali, non consulté pour ce remaniement ministériel, aurait vu rouge après l’éviction de ses proches, les colonels Sadio Camara et Modibo Kone, remplacés respectivement à la Défense et à la Sécurité par les généraux Souleymane Doucouré et Mamadou Lamine Ballo, à quelques mois des élections.

Accusés de « sabotage » du processus de transition, sur fond de manifestations populaires, le président de la transition et son Premier ministre sont conduits dans la soirée du lundi 24 mai, au camp militaire de Kati, situé non loin de la capitale. C’est « un coup d’Etat dans un coup d’Etat », a condamné le président Macron dès le lendemain. L’épisode renvoie à l’arrestation retentissante d’Ibrahim Boubacar Keïta (IBK), le 18 août 2020. L’ancien président avait lui aussi été interpelé à sa résidence de Bamako, avant d’être conduit au sein du même camp militaire de Kati par les hommes de Goïta.

Le 25 mai, Bah Ndaw et Moctar Ouane sont démis de leurs fonctions par le colonel Assimi Goïta. Citant un communiqué du colonel à la télévision nationale, Baba Cissé, le conseiller spécial du vice-président, annonce que « le processus de transition suivra son cours normal et que les élections prévues se tiendront courant 2022 », suscitant immédiatement le doute sur un possible report des élections prévues en février-mars de l’année prochaine. Bah Ndaw et Moctar Ouane démissionnent le jour suivant et seront libérés dans la foulée. Goïta devient le nouveau président par intérim.

Les raisons de la colère

Depuis plusieurs semaines, les manifestations paralysaient l’économie nationale. La crise économique et sociale alourdie par les sanctions de la CEDEAO après le coup d’Etat de 2020, a fait redescendre les populations maliennes dans les rues. En mars, les personnels des hôpitaux de Bamako et de Kati répondent à l’appel à la grève de leurs syndicats. Ils seront suivis le 17 mai, par le syndicat des magistrats, l’Union nationale des travailleurs du Mali (UNTM), qui réclame l‘harmonisation des salaires et le versement des primesEnfin, le M5 « nouvelle mouture » fera lui aussi sa réapparition lors du meeting du 21 février, pour demander le départ du Conseil national de Transition (CNT), la libération des prisonniers et exiger que justice soit faite concernant les victimes des 10, 11 et 12 juillet 2020.

Depuis quelques jours, le revirement de situation politique a poussé plusieurs syndicats, dont l’UNTM à faire volte-face en s’ouvrant au dialogue. Des négociations sont en cours avec le mouvement du 5 juin – Rassemblement des forces patriotiques (M5-RFP) pour le poste de Premier ministre. Contacté par La Tribune Afrique, l’Imam Dicko, qui était en région au moment des faits, devrait se prononcer sur la situation, incessamment sous peu.

Règlement de compte politico-militaire sur fond d’enjeux électoraux, de crises économique, sociale, sanitaire et sécuritaire, le Mali s’enfonce dans la crise. Au niveau régional, après la mort inopinée du Maréchal-président Déby le 19 avril, cette nouvelle crise sahélienne, pourrait profiter « aux mouvements jihadistes –qui– se frottent les mains, car la situation sécuritaire n’est guère meilleure au Burkina Faso ou au Niger », prévient Aliou Barry, chercheur en géopolitique et directeur du centre d’analyse et d’études stratégiques de Guinée. Au niveau systémique, cette déstabilisation pourrait jouer sur la redéfinition géostratégique des acteurs dans le Sahel…

Une junte « accompagnée » au Tchad, une seconde rejetée au Mali

Au Tchad et au Mali, les coups d’Etat ont d’abord été qualifiés de coups « de force » par les observateurs internationaux, mais cette terminologie cache mal les fractures politiques qui traversent le Sahel. « Au Mali, il s’agit d’un coup d’Etat qui ne dit pas son nom. Au Tchad, il n’y a aucun doute », considère Aliou Barry, pour qui « la Charte de l’UA est très claire et devait suspendre le Tchad. L’UA a coupé la poire en deux en acceptant d’accompagner la transition dans un délai de 18 mois, en raison de la position stratégique du Tchad ».

Alors que la communauté internationale « accompagne » la transition tchadienne, la junte malienne fait l’objet d’une condamnation unanime. C’est « un coup d’Etat inacceptable », s’indigne Emmanuel Macron mardi 25 mai, à l’issue d’un sommet européen, lors duquel les dirigeants des pays membres ont « condamné avec la plus grande fermeté, l’arrestation du président du Mali et de son Premier ministre ». Une réunion d’urgence au Conseil de l’ONU est alors demandée par le président français qui se dit prêt à prendre des sanctions ciblées. A ce jour (vendredi 28 mai au matin), aucune sanction n’a été prononcée.

Sur les réseaux sociaux, les internautes s’enflamment contre Paris : « Le Mali aux Maliens », « Vous soutenez les militaires du Tchad et vous êtes contre les militaires du Mali », mais aussi contre l’Union africaine (UA) : « C’est l’une des conséquences de la plus mauvaise décision de l’Union Africaine par rapport au Tchad » ou « Bravo au Mali qui a compris la leçon de l’UA. Les coups d’État sont permis », peut-on lire parmi des centaines de tweets du même acabit, au lendemain du « coup de force »…

L’imbroglio sahélien profitera-t-il à Moscou ?

« Emmanuel Macron avait suscité l’enthousiasme et promettait le changement, mais il s’inscrit finalement dans la droite ligne de ses prédécesseurs aux yeux des sociétés civiles africaines, qui ne comprennent pas ce 2 poids, 2 mesures », explique Aliou Barry. Au-delà de l’hyper-militarisation des relations franco-sahéliennes qui ont crispé les populations du Sahel, la relation de la France avec les Touaregs du MNLA, a également provoqué de sérieuses interrogations parmi les cadres de l’armée malienne d’autant plus, qu’en dépit de la présence de la MINUSMA, des forces Barkhane et Takuba, les attaques s’intensifient. En effet, selon un rapport du 3 avril 2021 de l’ONG The Armed Conflict Location & Event Data Project (ACLED), le nombre de civils tués au Niger et au Burkina Faso, a été multiplié par 7 sur les 3 dernières années pour atteindre 2440 victimes.

Alors que le département d’Etat américain vient d’annoncer la suspension de son aide militaire au Mali, l’hexagone poursuit sa lutte contre le terrorisme au Sahel, accompagné par un sentiment anti-français de plus en plus marqué au sein des populations locales, lassées par les attaques jihadistes et par les check-points des alliés.

Enfin, la France pourrait bientôt voir un nouvel acteur, « concurrencer » son influence dans le Sahel. En effet, la Russie qui est déjà présente en Libye aux côtés du Maréchal Haftar, au Soudan, mais aussi en Centrafrique, voit grandir son influence à travers ses éléments de sécurité et ses équipements militaires présents dans des Etats « faillis » du continent. « Beaucoup de soldats maliens souhaitent rééquilibrer les rapports de force, quitte à intégrer de nouveaux acteurs comme la Russie. D’ailleurs, de nombreux soldats maliens ont été formés en ex-URSS pendant la guerre froide », précise Aliou Barry.

En 2019, le Sommet de Sotchi avait réuni plus d’une quarantaine de Chefs d’Etat africains. A cette occasion, Vladimir Poutine avait annoncé sa volonté de renforcer et de diversifier les partenariats entre la Russie et le continent qui sont longtemps restés concentrés autour des commandes militaires (en 2020, la Russie a signé des contrats pour la livraison d’armes avec une dizaine de pays africains, pour un montant de 1,24 milliard d’euros, selon l’agence russe d’exportation d’armements Rosoboronexport).

Enfin, si la question de la Crimée et le « cas Navalny » ont glacé les relations entre Paris et Moscou, l’Afrique n’est pas plus affectée par la question ukrainienne que par l’emprisonnement de l’opposant politique russe. Un parfum de guerre froide flotte dans le Sahel. Le continent deviendra-t-il le nouveau terrain d’affrontement géopolitique entre Paris et Moscou ? Depuis Mandela, « combien sont les leaders de l’opposition emprisonnés à vie en Afrique, sans que personne ne s’en émeuve ? », interroge le chercheur en géopolitique pour lequel « le tapage médiatique autour de Navalny n’a aucun impact sur l’image de Poutine en Afrique » et de conclure qu’« une chose est sûre : la Russie est bien présente en Afrique et cherche clairement à s’affirmer ».

Par Marie France Reveillard

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