RDC : « Après les vies humaines, le gouvernement peut sauver le tourisme à Goma »

Goma, destination touristique prisée en République démocratique du Congo (RDC), retient son souffle depuis l’éruption du volcan Nyiragongo il y a une semaine. Alors qu’ils ont déjà dû composer avec Ebola et la pandémie de Covid-19, les professionnels du tourisme voient s’envoler leurs espoirs de reprise cet été…mais y décèlent une opportunité qui nécessiterait, après le secours humanitaire, la mobilisation des autorités. Entretien avec Romuald Adili Amani qui préside l’association des tour-opérateurs et agences de voyage du pays.

« Dans le cadre de mon entreprise, je devais recevoir le 5 juin mon premier client depuis mars 2020. Et voilà qu’il ne pourra plus venir… », se désole Romuald Adili Amani, opérateur touristique à Goma et président de l’association des tour-opérateurs et agences de voyage de République démocratique du Congo (ATOAV-RDC).

Suite à l’éruption du volcan Nyiragongo survenue samedi 22 mai, la ville de Goma, berceau du tourisme congolais, retient son souffle. Si au lendemain de l’éruption, populations et autorités semblaient plutôt apaisées par la moindre ampleur des dégâts, les jours qui ont suivi ont révélé de nombreuses inquiétudes, poussant à l’évacuation d’une partie de la ville. Alors qu’ils ont déjà dû composer avec Ebola et la pandémie de Covid-19, les professionnels du tourisme voient s’envoler leurs espoirs de reprise cet été. Toutefois, ils y voient une opportunité qui nécessite la mobilisation des autorités au travers d’une stratégie nationale autour d’un secteur qui ne représente que 0,7% du PIB national en 2015 selon les données de la Banque mondiale. Pourtant, le plus grand pays francophone au monde ne manque pas de potentiel en la matière.

Une semaine après l’éruption du Nyiragongo, comment ça se passe concrètement à Goma ?

ROMUALD ADILI AMANI – Après l’éruption volcanique, outre les endroits détruits par les laves, il y a eu plusieurs secousses et on a remarqué des fissures sur de nombreux bâtiments dont des maisons. Avec tous les risques identifiés par les scientifiques, nous sommes obligés de quitter la ville pour un temps. Personnellement, j’ai déjà évacué ma famille. Je partirai également d’un moment à l’autre.

C’est la deuxième fois en moins de 20 ans que survient une telle éruption volcanique

Oui, c’est effectivement la deuxième fois que la population expérimente l’éruption volcanique depuis celle de 2002. Mais nous, opérateurs touristiques, savons qu’il y a eu entre temps plusieurs éruptions internes dans les cratères qui ne se sont pas faites ressentir à l’extérieur. Celles-ci n’ont généralement pas eu d’incidence sur l’activité touristique. Mais tout comme celle de 2002, l’éruption volcanique de 22 mai dernier fait très peur.

Goma est connue pour être la ville touristique par excellence de la RDC. La situation est déplorable d’un point de vue humanitaire, mais aussi économique. Après Ebola, la Covid-19 et maintenant l’éruption volcanique, comment les professionnels du tourisme envisagent-ils l’avenir ?

La situation à Goma est grave, car cette éruption arrive au moment où nous nous préparions à profiter de la période des vacances qui approche pour enfin redécoller, après l’énorme chute d’activités que nous avons connue. Il y a effectivement d’abord eu Ebola, ensuite la pandémie de Covid-19 qui a suspendu toutes nos activités, engendrant de grosses pertes. A présent, l’éruption volcanique est venue ajourner tous nos projets de reprise. Le parc de Virunga a été rouvert au public le 1er avril. Nous espérions en profiter. Personnellement, dans le cadre de mon entreprise, je devais recevoir le 5 juin mon premier client depuis mars 2020. Et voilà qu’il ne pourra plus venir. Dès le lendemain de l’éruption, il a annulé son voyage. Cette situation va accentuer les déboires du secteur du tourisme congolais.

Personnellement toutefois, je me dis que cela peut également cacher une opportunité, car cette éruption volcanique a favorisé une forte médiatisation internationale de la ville de Goma. Ainsi, ceux qui avaient oublié ou qui ne savaient pas que Goma abrite un volcan pourraient à l’avenir affluer ici. Car, les touristes venant d’ailleurs sont plus attirés par les gorilles et le volcan. Cependant, il y a déjà des gorilles au Rwanda et en Ouganda, du coup le volcan est la particularité de Goma, de la RDC. Cette situation peut également être une opportunité pour attirer plus de touristes qui seraient curieux de découvrir le Nyiragongo qui figure parmi les volcans les plus actifs au monde. C’est la raison pour laquelle, bien que j’ai le cœur serré de devoir momentanément quitter la ville, je suis d’une certaine manière optimiste.

Était-ce le cas en 2002 ? L’éruption volcanique avait-elle suscité un boom du tourisme ?

Je ne dirais pas qu’il y a eu un boom du tourisme à cette époque. Il faut dire que des facteurs politiques et sécuritaires font que les gens ne viennent pas forcément au Congo, même s’ils en rêvent. Cependant, il y a toujours des aventuriers touristes qui veulent se lancer. Cela explique mon optimisme.

Le samedi où il y a eu l’éruption, des touristes avaient gravi la montagne [les montagnes du Virunga qui abritent le volcan, NDLR]. Ils étaient surement traumatisés. Ils n’y ont pas passé la nuit ? parce que l’activité du volcan a commencé à s’observer dans la journée, avant de se faire ressentir dans la ville le soir.

Désormais, qu’attendent les professionnels du tourisme de la part du gouvernement ?

Nous attendons beaucoup du gouvernement. Je disais tantôt que la situation actuelle est dramatique, mais peut cacher une opportunité que nous ne pourrons saisir que si nous nous y préparons. Je pense vraiment qu’après les vies humaines qui sont une priorité, le gouvernement peut sauver le tourisme à Goma dont l’éruption volcanique du 22 mai est la énième difficulté.

La création de notre association répondait au besoin urgent de valoriser le tourisme dans notre pays. Car au regard de son potentiel, la RDC est encore en retard par rapport à ses voisins et les opérateurs touristiques sont encore peu accompagnés.

Chez nous, le gouvernement s’intéresse plus au secteur des minerais parce que celui-ci lui a permis de gagner beaucoup d’argent. Mais les pays comme le Kenya ou la Tanzanie vivent du tourisme. Nous ne devons pas dépendre uniquement des minerais alors nous avons un énorme potentiel touristique.

Face à la crise provoquée par la pandémie, nous avons tenté de relancer les activités touristiques au début de cette année en misant sur les touristes locaux, congolais et expatriés, souhaitant explorer le Nyiragongo. Mais, les touristes internationaux restent les plus friands de ce type d’activités. Ils préfèrent souvent passer par le Rwanda pour faire des économies, car arriver directement à Goma leur revient souvent deux fois plus cher. Cette problématique liée à la mobilité des touristes est à résoudre, sans parler de celui de la sécurité, l’accès au visa, …

Nous essayons de pousser le gouvernement. Nous avons eu le soutien de l’Office national du Tourisme avec lequel nous avons eu quelques réunions ici à Goma. Nous sommes en contact avec les autorités régionales du tourisme, mais nous constatons que nous naviguons à contre-courant parce que le tourisme n’intéresse pas les politiques congolais. Jusqu’ici, nous faisons de notre mieux et espérons que le nouveau gouvernement portera son regard fort sur les secteurs de l’économie oubliés, mais porteurs.

Il nous faut une stratégie nationale afin d’être concurrents face à nos voisins, car nous avons au Congo des attractions touristiques uniques, comme le parc de Virunga qui est le premier parc national créé en Afrique [en 1925, NDLR] ou encore le volcan de Goma.

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