Jean-Michel Huet : «Si les Etats ne s’en chargent pas, l’identité numérique des Africains sera Google et Facebook»

A l’occasion de la sortie du livre « Afrique & numérique : comprendre les catalyseurs du digital en Afrique » (Ed. Pearson, 02.2021), La Tribune Afrique donne la parole à son auteur, Jean-Michel Huet, Associé-Afrique au sein du cabinet de conseil BearingPoint. Il revient sur les principaux catalyseurs qui permettent d’appréhender les dynamiques du digital sur l’économie du continent.

Quels sont les principaux catalyseurs identifiés dans votre livre Afrique & Numérique, comprendre les catalyseurs du digital en Afrique ?

Jean-Michel Huet – Il existe une logique de catalyseurs qui permet au numérique de se développer plus rapidement que le rythme habituel de l’économie. Nous avons identifié 3 types de catalyseurs. Premièrement, il y a tout ce que recouvre la technologie, qui intègre des sujets comme la blockchain, l’IoT ou la data. Il y a ensuite les acteurs, que nous appelons les « facilitateurs », comme les bailleurs de fonds de type Banque mondiale ou les grands groupes internationaux. Enfin, le dernier catalyseur repose sur les usages. Que fait-on avec le digital ? C’est là qu’apparaissent les sujets comme l’e-commerce, l’e-government, l’e-santé ou l’e-éducation, par exemple.

Selon quelle méthodologie avez-vous rédigé cet ouvrage ?

Je me suis essentiellement appuyé sur les équipes Afrique de BearingPoint, sur les 5 dernières années. L’Afrique représente entre 7% et 8% de l’activité du cabinet, avec une quarantaine de consultants dédiés à l’Afrique, du Sénégal à Madagascar. Nous sommes également allés chercher des expertises dans d’autres équipes. En 2020, entre 80 et 100 consultants ont travaillé sur des sujets liés à l’Afrique et notamment, sur les questions liées au digital. L’une des principales raisons pour lesquelles nos clients font appel à nous, est la question de la transformation digitale et ce livre représente une forme de restitution des grandes tendances observées sur le terrain. Notre méthode a donc été très empirique puisqu’elle s’est intéressée aux sujets que nous avons eu l’occasion de développer sur le continent entre 2017 et 2020.

Quelle est la typologie des clients de BearingPoint sur les sujets relatifs à l’Afrique ?

Nous travaillons aussi bien pour des clients publics que privés. Il s’agit de grands groupes européens qui travaillent en Afrique, comme Orange, Total, la Société Générale ou des clients africains comme Djibouti Telecom, Sunu Assurances en Côte d’Ivoire ou Vodacom en Afrique du Sud. Nous travaillons également pour des grandes institutions internationales comme la Banque mondiale, la  Kreditanstalt für Wiederaufbau – KfW -, la Banque européenne d’investissement (BEI), l’Agence française de développement (AFD) ou l’Organisation internationale de la francophonie (OIF). Nous sommes aussi présents auprès des gouvernements, des ministères africains (de l’économie, de l’éducation, des finances, de la santé, de l’intérieur et de l’agriculture) et des régulateurs comme les banques centrales. Nous sommes particulièrement actifs au niveau du secteur public et des télécoms, des mines, de l’électricité, de l’eau, des déchets et du secteur bancaire.

Un chapitre du livre est consacré aux data : où en est-on au niveau de la gestion et du stockage des data en Afrique ?

Nous en sommes encore au début de l’Histoire parce que le cadre légal est encore à définir. La RGPD (règlement général sur la protection des données) n’est pas vraiment développée en Afrique qui, par ailleurs, doit faire face au défi des infrastructures. Qui dit « données », dit infrastructures de stockage. Or, pour se doter de data-center, il faut disposer de l’énergie suffisante pour les refroidir… Il existe de vrais enjeux autour des données, notamment personnelles. La Covid-19 a révélé en particulier, les enjeux liés à l’identité numérique des citoyens. C’est devenu l’un des grands sujets des années à venir car la gestion des data peut avoir de vrais impacts économiques et sociaux en Afrique.

…et des impacts politiques également..?

Cela va au-delà de la data car sur le champ politique, se pose aussi la question de l’accès à Internet. Des coupures d’Internet ont été observées l’année dernière, pendant des élections. La prise en compte de cette transformation numérique passe par le champ politique. S’il y a bien un endroit où le digital a contribué à des changements politiques, c’est en Afrique, avec ce que l’on a pu observer en Tunisie, il y a 10 ans. La première révolution a eu lieu parce que les réseaux sociaux, notamment YouTube et Facebook, étaient restés ouverts (…) Cela étant, je ne suis pas sûre qu’il y ait davantage de censure en Afrique que dans d’autres régions du monde. En Europe, dans certains pays de l’ex Union soviétique, il n’y a pas de censure officielle, mais le tarif mensuel pour une connexion Internet peut s’élever à 3.000 USD, autant dire que c’est prohibitif (…) Avec les réseaux sociaux, Il est plus difficile de faire un coup d’Etat qu’autrefois. On s’aperçoit que la censure ne pourra pas durer éternellement. Il y a quelques années, il suffisait de s’emparer des télévisions et des radios publiques pour contrôler le pays, aujourd’hui, cela ne sert plus à grand-chose.

Revenons aux data qui recouvrent non seulement des dimensions nationales, mais aussi des enjeux supranationaux. Comment l’Afrique se positionne-t-elle par rapport aux grandes nations de la Tech que sont la Chine et les Etats-Unis ?

Rappelons avant toute chose que l’Afrique reste le continent le moins connecté au monde, même si des progrès importants ont été enregistrés ces dernières années. Le taux de couverture moyen à Internet est de 70% sur le continent, mais le taux d’accès à Internet haut débit ne dépasse pas 20%. Il reste une grande marge de progression… La Chine et les Etats-Unis peuvent avoir un rôle à jouer en matière de régulation au niveau mondial, y compris par rapport aux GAFAM. Les pays africains isolément ne pourront pas faire grand-chose donc selon moi, ils doivent avancer groupés, sur la base d’une logique régionale ou collective. Même le Nigéria seul ne pourra pas lutter contre les géants américains, alors que les 54 pays de l’Union africaine qui représenteront bientôt 2 milliards d’habitants auront une voie plus forte. Parallèlement, le développement d’un écosystème local de startups permettra aussi de répondre à la pression des grands acteurs internationaux.

Le dernier rapport du fonds de capital-risque Partech indique que les acteurs de la Tech en Afrique sont de plus en plus attractifs avec 359 levées de fonds en equity (+44% par rapport à 2019), pour un financement total de 1,43 milliard de dollars (soit -29% par rapport en 1 an) bien que les fonds envoyés se concentrent vers quelques rares nations africaines. Comment l’expliquez-vous ?

L’année 2020 a été une très bonne année digitale pour l’Afrique qui a enregistré une hausse supérieure à 40% des levées de fonds en volume. Cela montre qu’il existe un écosystème de startups solide sur le continent. Le nombre de levées en amorçage a atteint 228 transactions, soit une hausse de 80% par rapport à 2019. 80% de ces levées de fonds sont effectivement concentrées sur 4 pays que sont l’Egypte, le Nigéria, l’Afrique du Sud et le Kenya. Les autres 20% sont répartis dans 50 pays, ce qui représente 1 à 2 levées de fonds au niveau national. Ce n’est pas si étonnant à y regarder de plus près, car cela est représentatif des économies les plus dynamiques du continent que sont le Nigéria et l’Afrique du Sud, tandis que le Kenya et l’Egypte disposent d’un écosystème digital structuré.

Quels sont les secteurs dans lesquels les Africains innovent le plus ?

Il existe 3 spécificités propres à l’Afrique en matière d’innovation. Premièrement, les fintech qui représentent le secteur n°1 des startups africaines. En matière de paiement mobile au Kenya, la moitié des transactions en volume et les trois quarts en usage passent par le téléphone mobile alors qu’elles ne représentent que 1% dans un pays comme la France (hors carte bancaire dématérialisée et paiement sans contact), qui dispose d’autres moyens de paiements. Ensuite, l’agritech avance vite sur ce continent où l’agriculture emploie près de 60% de la population. Enfin, la greentech, en particulier en matière d’électricité et d’énergie, se développe rapidement et trouve de nombreux financements auprès des diasporas africaines d’Europe.

Comment se développe de la blockchain sur le continent africain ?

Depuis peu, les sujets autour de la blockchain explosent en Afrique. Ce n’était pas vrai il y a 3 ans. La blockchain est devenue un moyen de rétablir de la confiance en Afrique qui manque souvent de tiers de confiance. Elle est en train de s’imposer comme une solution. De plus en plus de projets se développent autour de la blockchain dans le secteur public comme le contrôle des paiements, les smart contracts ou la monnaie électronique au niveau de la banque centrale. Aujourd’hui, la blockchain répond à un problème économique concret en Afrique et ce sujet avance beaucoup plus vite en Afrique qu’en Europe où il existe d’autres substituts en termes de tiers de confiance. Tout comme le paiement mobile a permis de pallier l’absence de chéquier, de carte bleue et de virement, la blockchain dans la décennie à venir, compensera l’absence de tiers de confiance en Afrique.

Qu’a révélé la pandémie de Covid-19 sur le secteur de la Tech en Afrique ?

En juillet dernier, nous avons interviewé une quarantaine de ministres dans une trentaine de pays africains sur le digital pendant la pandémie de Covid-19. Nous nous sommes aperçus qu’il existait de vrais enjeux autour de l’e-santé, notamment en termes de traçabilité et de suivi des patients. Il y a aussi de nombreux besoins en e-éducation. Selon une récente étude de l’OCDE, nous aurions perdu près de 20 ans sur la scolarisation des jeunes filles avec la pandémie. Dans certains pays africains, le nombre de filles scolarisées, âgées de 10 à 13 ans, s’est effondré. Enfin, la crise sanitaire a fait apparaître le sujet de l’identité numérique. Plusieurs pays ont reçu des aides des bailleurs multilatéraux pour venir en aide aux populations les plus vulnérables, mais, faute de recensement lié à la faiblesse de l’état civil, il a été très difficile de redistribuer ces aides. Il est important de construire une identité numérique pour faciliter l’identification des besoins. Si les Etats ne s’en chargent pas aujourd’hui, l’identité numérique des Africains sera bientôt détenue par Google et Facebook.

Propos recueillis par Marie-France Réveillard

Challenges Radio

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